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    Niklas Natt och Dag, 1793, SonatineStockholm, 1793. Le cadavre d'un homme atrocement mutilé est repêché dans le lac Fatburen, cloaque infâme qui sert de dépotoir au quartier. La victime a été, de son vivant, découpée à petit feu, amputée des quatre membres, l'un après l'autre. Les blessures ont cicatrisé entre chaque "opération". Deux enquêteurs eux-mêmes bien cabossés vont s'occuper de l'affaire. Mickel Cardell est un ancien combattant de la guerre russo-suédoise (1788-1790) où il a perdu le bras gauche mais ramené des occasions de cauchemars. Cecil Winge est un homme de loi au dernier stade de la phtisie. Le récit nous fait aussi rencontrer Kristofer Blix, apprenti chirurgien de marine, lui aussi un vétéran de guerre mais âgé d'à peine 17 ans. Comme Cardell il soigne son stress post-traumatique à l'alcool. Anna Stina est une jeune fille condamnée pour immoralité aux travaux forcés dans la filature de Längholmen.

     

     

    Si je devais associer un qualificatif à ce roman ce serait "sordide". Le crime est sordide et les conditions de vie des miséreux également, la palme revenant à ce qui se passe derrière les murs de la filature. La lecture a parfois été difficile, âmes sensibles s'abstenir. Si on arrive à faire abstraction de ça -à se rappeler qu'il s'agit de littérature- il reste l'intérêt pour le cadre historique et les personnages. La ville de Stockholm apparaît comme sale, ses autorités gangrenées par la corruption. Je me suis attachée aux personnages que j'ai cités et j'ai eu envie qu'il leur arrive du bien. Et oui, dans au moins un cas, cela semble envisageable.

     

     

    L'avis de Sandrine, celui de Dasola.


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    Aurélia Michel, Un monde en nègre et blanc, PointsEnquête historique sur l'ordre racial

    "Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes; parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-même chrétiens". Montesquieu.

     

    A partir d'une étude historique sur les conditions de la traite atlantique et de l'esclavage d'abord, du travail forcé dans les colonies dans un deuxième temps, Aurélia Michel développe la thèse selon laquelle l'esclavage puis la colonisation sont les bases de la mise en place d'un mythe du Blanc et du Noir (le non-Blanc) et de la notion de race qui imprègne encore notre monde contemporain. Autrement dit ce n'est pas parce qu'ils étaient racistes que les Européens sont allés prendre des Noirs d'Afrique pour en faire des esclaves mais c'est parce qu'ils ont réduit les Noirs en esclavage qu'ils sont devenus racistes.

     

     

    Le mot "nègre" désigne l'esclave acheté en Afrique mais aussi le Noir. Ainsi il se crée une association entre Noir et esclave, le Noir apparaît comme destiné à être esclave.

    L'esclavage génère violence concrète et violence symbolique. Ces deux aspects sont étudiés par l'autrice. Les manifestations de la violence concrète sont faciles à saisir, les aspects symboliques plus compliqués. Mais c'est aussi ce qui était nouveau pour moi.

    L'esclave c'est celui qui n'a pas de relations de parenté. En Afrique les personnes sont arrachées à leur famille lors de leur capture. En Amérique au 18° siècle c'est très rare que les esclaves aient des enfants. Leurs terribles conditions d'existence ne le permettent pas. Sur la plantation caraïbe la durée de vie au travail ne dépasse pas dix ans et la moyenne tourne autour de sept ans. Les esclaves sont renouvelés par la traite. Si certains ont des enfants de toute façon chacun peut être vendu de son côté. On ne peut pas laisser les nègres avoir une famille car ce serait reconnaître leur appartenance à l'humanité.

     

     

    Si la violence physique est nécessaire pour forcer le nègre à travailler elle l'est aussi pour nier son humanité. Mais en même temps qu'il détruit l'humanité de l'esclave le tortionnaire détruit une part de la sienne propre. Cette violence a un coût psychologique important pour le colon qui la délègue autant que possible. Soit en confiant son bien à un gérant, soit en vivant cloîtré dans sa demeure et en laissant les contremaîtres faire le travail dégradant de la violence.

    La fiction du nègre c'est qu'il n'est pas un être humain. La fiction du Blanc c'est qu'il serait le seul à avoir une filiation et donc, de ce fait, il ne pourrait pas avoir de lien de parenté avec le nègre. C'est pourquoi l'existence de métis, qui est une brèche dans cette fiction, est particulièrement mal acceptée.

     

     

    Le moment de l'abolition de l'esclavage (milieu du 19° siècle) correspond à celui de la conquête coloniale. Les mêmes fictions sont reprises. Le travail forcé remplace l'esclavage. Il s'agit de civiliser le nègre. Or, puisque la justification de la conquête réside dans l'entreprise de civilisation du nègre, celui-ci devient de moins en moins civilisable. Au besoin on l'ensauvage à nouveau : l'administration scolaire recommande aux instituteurs de s'adresser aux enfants indigènes en parlant "petit nègre".

     

     

    Le cadre de l'étude court jusqu'en 1950. En conclusion cependant l'autrice aborde des problématique contemporaines. Elle a rapporté auparavant l'histoire d'une maîtresse créole qui, à la fin du 18° siècle, noya le nouveau-né de son esclave qui l'importunait par ses cris. La mère fut ensuite fouettée pour qu'elle arrête de pleurer. Aurélia Michel revient sur ce meurtre : "noyer un nouveau-né et fouetter sa mère, regarder mourir un condamné sans ciller, c'est faire que le nègre reste nègre, c'est le faire nègre à nouveau pour s'assurer qu'il est bien nègre et que ce ne sont pas nos enfants, nos oncles, nos amis qui meurent noyés en Méditerranée".

    Enfin, elle fait le parallèle entre lutte contre le racisme, contre le sexisme et contre l'homophobie et appelle de ses voeux une société de l'égalité. En finir avec la race, dit-elle, c'est en finir avec le mythe de la filiation biologique comme organisation du social.

     

     

    J'ai apprécié cette lecture. Tout ce qui est faits historiques m'a fort intéressée. L'analyse, surtout quand l'autrice aborde le champ du symbolique, a été parfois un peu plus ardue pour moi ce qui peut aussi être enthousiasmant car ce texte engagé m'a donné matière à réflexion et m'a ouvert des perspectives. Je n'ai donc pas regretté de m'y être attelée.


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    Laura Spinney, La grande tueuse, Albin MichelComment la grippe espagnole a changé le monde

    Les historiens estiment aujourd'hui que la grippe espagnole qui a frappé le monde en 1918-1919 aurait fait 50 à 100 millions de morts. A l'occasion du centième anniversaire de cette pandémie la journaliste britannique Laura Spinney a étudié ses différents aspects à travers la planète.

     

    Cette grippe est une grippe aviaire (H1N1). Malgré son nom elle n'est pas originaire d'Espagne. Le patient le plus ancien connu était cuisinier dans une base militaire du Kansas. Avant lui la grippe vient peut-être des Etats-Unis, ou de Chine, ou d'ailleurs, on ne sait pas, seulement au moment où elle éclate c'est encore la première guerre mondiale, la presse est censurée dans les pays belligérants et l'épidémie est passée sous silence. L'Espagne est neutre et de plus le roi Alphonse 13 est touché, la presse en parle.Les mouvements et la concentration des troupes expliquent aussi l'expansion de la maladie : la grippe aurait eu lieu même sans la guerre mais la guerre l'a rendue plus virulente.

     

     

    Les victimes sont pus souvent des hommes que des femmes, sauf les femmes enceintes. Trois tranches d'âge sont frappées plus sévèrement : les jeunes enfants, les personnes âgées et les 20-30 ans. Dans cette dernière tranche d'âge le pic de mortalité se situe à 28 ans. L'autrice nous rapporte ainsi la triste histoire du peintre Egon Schiele qui "a laissé un témoignage de cette cruauté dans un tableau inachevé qu'il intitula La Famille. La toile représente le peintre, sa femme Edith et leur bébé; or, cette famille n'a jamais existé car Edith mourut en octobre 1918, enceinte de six mois de ce premier enfant. Schiele s'éteignit trois jours plus tard, ayant juste eu le temps de peindre le tableau. Il avait vingt-huit ans".

     

     

    Laura Spinney, La grande tueuse, Albin Michel

     

    J'ai trouvé intéressant de découvrir des points communs entre la grippe espagnole et le Covid-19. Les femmes moins touchées que les hommes, je l'ai déjà dit, mais aussi des personnes qui souffrent d'un syndrome de fatigue chronique de longs mois après leur "guérison". Certaines réactions des contemporains aussi sont comparables. Au Brésil le magazine satirique Careta déplore qu'un simple "tueur de vieillards" ne serve de prétexte aux autorités pour imposer une "dictature scientifique" et limiter les droits civils des citoyens. Le maire de San Francisco est vu son masque pendouillant à son cou alors qu'il assiste à une manifestation. L'expérience montre, dit l'autrice, que le public accepte mal les mesures sanitaires imposées. Lors d'une prochaine pandémie qui ne manquera pas de se produire au 21° siècle il serait plus efficace de s'appuyer sur la responsabilité individuelle des citoyens...

     

     

    Ce que j'ai particulièrement apprécié dans cette étude c'est son étendue : Laura Spinney s'est documentée sur de très nombreuses régions du monde, elle n'a pas réduit ses recherches aux seuls pays occidentaux. Je regrette un peu des tendances à la digression, pas toujours dans le sujet, il me semble. J'aurais parfois aimé un peu plus de rigueur. Mais le récit est vivant et facile d'accès, les sources nombreuses sont citées.

     

    L'avis de Keisha.


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  • Le premier tome de cette trilogie, Le dernier homme, se termine au moment où Jimmy aperçoit d'autres survivants à la pandémie majeure qui a détruit l'humanité et se demande s'il doit aller à leur rencontre. Quand le deuxième tome, Le temps du déluge, prend fin Ren et Toby voient s'approcher d'elles un petit groupe de Crakers, ces humanoïdes créés par manipulations génétiques. Maddaddam commence au moment où les deux précédents épisodes se terminent, en réunit les personnages et poursuit leur histoire. Ces survivants forment une petite communauté menacée par les dangers extérieurs : animaux génétiquement modifiés comme les porcons, malchatons et louchiens et criminels rescapés des painball, sortes de jeux du cirque hyper violents du monde d'avant. Le fait que les Crakers soient capables de communiquer avec les animaux va permettre à la communauté de nouer une alliance avec les porcons à l'intelligence quasi humaine et de neutraliser les painballers. Au centre du roman se situe le couple formé par Toby et Zeb dont on a fait la connaissance dans le tome 2 et dont on découvre l'enfance difficile. On en apprend plus également sur Adam 1°, le fondateur des Jardiniers de Dieu.

     

    Ce dernier volume vient clore une excellente trilogie sur une note d'espoir : les survivants pérennisent leur implantation dans une relation plus respectueuse à leur environnement. Pour moi c'était une première avec Margaret Atwood, une autrice que je relirai certainement.

     

    L'avis d'Henri.


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    Je termine le week-end indien, organisé par Eva, Patrice et Goran par la présentation de quelques programmes vus sur Netflix.

     

     

    L'Inde sur NetflixLes règles de notre liberté

    Un court métrage documentaire de 26 mn réalisé par Rayka Zehtabchi. Les règles ce sont les menstruations, cette "maladie qui touche surtout les femmes" croit savoir un jeune homme. Dans le village reculé de Kathigera, à 60 km de Delhi, les femmes utilisent de vieux chiffons comme protections et leurs déplacements sont entravés pendant leurs règles. La honte et la gêne planent sur ces périodes. Originaire du Tamil Nadu, Arunachalam Muruganantham a mis au point une machine à fabriquer des serviettes hygiéniques à bas coût. Il vient l'installer dans le village de Kathigera et en expliquer le fonctionnement aux femmes. Les premiers essais se font à l'insu des hommes : on leur laisse croire qu'il s'agit de fabriquer des couches pour bébé. Et puis on voit les femmes s'autonomiser : elles vont vendre leur production de serviettes dans les villages alentour, elles gagnent leurs premières roupies, elles améliorent l'ordinaire du foyer, une jeune fille paie sa scolarité à l'école de police de Delhi et échappe ainsi à un mariage précoce.

     

    J'ai beaucoup apprécié ce documentaire. Il montre bien comment il suffit de peu de choses pour améliorer très concrètement l'ordinaire de ces femmes; comment un progrès matériel entraîne un changement dans les comportements. On voit aussi évoluer le regard des hommes sur leurs épouses et filles.

     

    Le site qui présente le projet.

     

     

     

     

     

    L'Inde sur NetflixIndian matchmaking

    Un programme de téléréalité en 8 épisodes dans lequel on suit Sima Taparia, une marieuse de Bombay, dans ses efforts pour trouver le bon partenaire pour les candidats au mariage qui l'ont sollicitée. Les clients de Sima font partie de la bonne bourgeoisie de Bombay. Je découvre une jeunesse mondialisée qui sort dans les mêmes cafés qu'on trouve partout à travers la planète, qui voyage, qui a fait ses études à l'étranger. On est bien loin du village de Kathigera dont j'ai parlé précédemment. Particularité locale : ces vingtenaires et trentenaires vivent chez leurs parents. Et y resteront après le mariage pour les garçons. Les filles iront vivre dans leur belle-famille. Le mariage est d'abord une alliance entre deux familles. La mère de Akshay, 25 ans, liste les qualités qu'elle attend de sa future belle-fille : elle doit être intelligente, éduquée et malléable. Ca va ensemble tout ça ? Elle nous montre le trousseau qu'elle a préparé pour l'heureuse élue que personne ne connaît encore. Au secours ! Et si Akshay était gay, par hasard ? Le pauvre Akshay se laisse balloter et admet qu'il fera comme sa mère dira. Les autres personnages sont plus affirmés, heureusement.

     

    Sima travaille aussi avec la diaspora indienne aux Etats-Unis. Là c'est l'envie d'un mariage dans la communauté qui justifie que l'on fasse appel à ses services.

    A plusieurs reprises la comparaison est faite avec des sites de rencontre comme Tinder. Sima c'est un Tinder premium dit quelqu'un. Mais la différence c'est que quand vous surfez sur Tinder vous n'avez pas votre mère derrière l'épaule qui vous dit quel profil choisir. Quand vous rencontrez quelqu'un que vous avez connu sur internet vos parents ne sont pas présents au premier rendez-vous.

     

    Ce programme est un plaidoyer en faveur du mariage arrangé. Au début de la plupart des épisodes un couple marié depuis des années nous explique comment ils ont été présentés, ce qu'ils ont pensé l'un de l'autre à la première rencontre. Il ressort de ces petites saynètes une impression de complicité et de tendresse. C'est charmant mais c'est manifestement scénarisé. Les aspects négatifs du mariage arrangé sont à peine évoqués quand on apprend que la mère d'Aparna a élevé seule ses filles ou que Rupam est divorcée. La bonne nouvelle c'est qu'aucune des rencontres qui nous sont présentées ne s'est terminée par un mariage. Ankita, une jeune entrepreneuse de Delhi, a même décidé de mettre sa recherche de mari entre parenthèses pour se consacrer à sa carrière.

     

     

     

     

     

    L'Inde sur NetflixQueen

    Un film de Vikas bahl avec Kangana Ranaut dans le rôle de Rani.

    Rani est une jeune femme très réservée. Alors que les préparatifs de son mariage avec Vijay battent leur plein celui-ci annule tout deux jours avant la cérémonie. Après une période d'abattement, Rani décide de faire seule le voyage qui était prévu pour la lune de miel : elle ira à Paris, ville qui lui paraît la plus belle du monde et à Amsterdam qui était le choix de Vijay. Les rencontres qu'elle fait pendant ce voyage, véritable aventure initiatrice, vont permettre à Rani de s'émanciper et de réaliser qu'il y a dans la vie des perspectives plus alléchantes que de passer ses journées avec sa belle-mère.

    J'ai passé un bon moment avec ce film. J'ai trouvé le personnage de Rani très sympathique.

     

     

     

     

     


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    Mahasweta Devi, La mère du 1084, Actes sud Calcutta, fin des années 1960-début des années 1970. Brati, 20 ans, fils cadet d'une famille bourgeoise, jeune révolutionnaire, a été abattu. Sur la liste des victimes de la répression il est le numéro 1084. Dans sa famille seule sa mère, Sujata, pleure son petit dernier. Alors qu'elle cherche à comprendre l'engagement de Brati et rencontre des proches d'anciens camarades de son fils, elle prend conscience de l'hypocrisie de la société et de sa famille. Sujata a toujours été considérée comme quantité négligeable par sa belle-mère, son mari et les aînés de ses enfants (à propos de son mari : "Il ignorait que l'on peut respecter sa mère sans pour autant rabaisser son épouse"). Quand elle commence à exprimer un ressenti personnel et refuse de se laisser marcher sur les pieds ils ne sont pas loin de penser qu'elle est devenue folle.

     

     

    J'ai beaucoup aimé ce très bon roman que j'ai trouvé fort bien écrit. Les phrases sont courtes, en apparence simples, et parfois réduites à un ou deux mots ce qui rend très bien le tumulte des sentiments de Sujata.

     

     

    L'avis d'Atasi.

    C'est toujours le week-end indien de Eva, Patrice et Goran.

     

     

     


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  • Amit Chaudhuri, Freedom song, PicquierA Calcutta, au début des années 1990, nous suivons la vie quotidienne d'une famille de la petite bourgeoisie hindoue et de ses proches. Il n'y a pas d'histoire à proprement parler, simplement la volonté de restituer les petits événements de tous les jours et les sentiments intimes et familiers qui vont avec. Le personnage central est Khuku, la mère de famille âgée d'une soixantaine d'années. Elle accueille son amie Minie, convalescente; elle se fait du souci pour son mari, retraité qui a repris la direction d'une entreprise en difficulté; elle cherche une épouse pour son fils qui milite au parti communiste ce dont elle espère que le mariage le détournera; elle se remémore des événements de son enfance et de sa jeunesse. Tout cela est construit par petites touches avec des aller-retours entre le présent et le passé.

     

     

    Les événements politiques forment la toile de fond du récit qui se déroule peu après la destruction de la mosquée d'Ayodhya par des fondamentalistes hindous (1992). Elle a entraîné des émeutes et violences intercommunautaires et la mise en place d'un couvre-feu de dix jours, sorte de confinement. Khuku et Mini échangent des propos anti-musulmans et développent une version locale du mythe du grand remplacement.

     

     

    Mon avis sur ce roman est mitigé. J'ai apprécié la peinture des sentiments que je trouve souvent très bien observés. L'écriture m'a semblé inégale. Il y a des passages où la lecture bute sur des choix de vocabulaire surprenants, des formulations chaotiques et d'autres très beaux, une prose quasi-poétique. Enfin j'ai été déconcertée par un ou deux éléments incohérents dans la biographie de Khuku. Rien qui prête à conséquence : il s'agit de savoir si son père est mort avant ou après son mariage, si son mari était un ami d'enfance ou s'il lui a été présenté sur le tard; mais j'aime bien que l'auteur connaisse mieux ses personnages que moi. J'avais lu il y a longtemps Une étrange et sublime adresse dont la quatrième de couverture nous dit qu'elle forme une trilogie avec Freedom song et Râga d'après-midi. Le souvenir que j'en garde est beaucoup plus positif.

     

    C'est encore le week-end indien de Eva, Patrice et Goran.


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  • Voici que débute le (long) week-end indien organisé par Eva, Patrice et Goran. Une occasion bienvenue pour moi de renouer avec une ancienne passion pour l'Inde.

     

    Sujit Saraf, Le trône du paon, Grasset

     

    "C'est là qu'était le Trône du Paon. Des milliers de diamants, de saphirs, de rubis et d'émeraudes surveillés par deux paons. De quoi construire des villes entières, l'équivalent du revenu de plusieurs provinces! (...)

    - Où est le Trône maintenant ?

    - Partout dans le monde. En Perse. En Angleterre. Qui sait ? Mais il est toujours ici et ils veulent tous monter dessus. Premier ministre, ministres, députés de l'assemblée législative, membres du Parlement, conseillers municipaux, Naresh Agrawal, Harilal, Sohan Lal, Parvati, chaque prostituée et chaque chaivala de Chandni Chowk. Le Trône dirige l'empire de l'Hindoustan".

     

    Le Trône du Paon c'est le pouvoir et à Chandni Chowk, quartier commerçant du vieux Delhi, près du Fort Rouge, chacun est prêt à beaucoup pour en conquérir une parcelle de plus. Le député du parti du Congrès Naresh Agrawal pratique le clientélisme pour être réélu face à Harilal, conseiller municipal PPI (PPI : Parti du Peuple Indien = BJP : Bharatiya Janata Party. C'est le parti nationaliste hindou actuellement au pouvoir en Inde). Les commerçants Sohan Lal, Surajmal et Jugal Kishor, propriétaires de leur échoppe, mentent aux clients et trompent le fisc pour s'enrichir. Ils ont aussi des ambitions politiques et ont constitué une antenne locale du PPI. Dans ce paysage politique on croise également Suleman, parrain local et défenseur des musulmans. Quelque soit leur parti tous sont corrompus, pratiquent la fraude à divers degrés et achètent leurs partisans. Ils prétendent soutenir telle caste ou telle religion mais ils font passer avant tout leur intérêt personnel. Leurs manipulations et provocations débouchent régulièrement sur de grandes violences.

    De son côté la prostituée Parvati rêve de devenir mère maquerelle tandis que sa collègue Gita utilise l'association de défense des travailleuses du sexe qu'elle a fondée pour s'élever.

     

     

    Le roman débute en 1984, le jour de l'assassinat d'Indira Gandhi par deux de ses gardes du corps sikhs. Alors que la foule en rage s'en prend aux commerce sikhs et à leurs propriétaires, Kartar Singh, l'un d'entre eux, trouve refuge dans le stand de Gopal Pandey, le chaivala (le vendeur de thé). Gopal est le seul personnage totalement désintéressé du récit et sa naïveté est utilisée par les autres sans même qu'il s'en rende compte. Gopal s'est lié d'amitié avec Gauhar, enfant des rues recueilli aux Moineaux, école pour enfants indigents, devenu chef de bande à l'adolescence. La fondatrice des Moineaux est Chitra, une jeune intellectuelle. Si elle me semble sympathique au début je découvre que son comportement avec les enfants est problématique et son engagement peu sincère qui lui sert de marche-pied pour se lancer dans une carrière de journaliste. Sous une apparence d'audace les articles qu'elle rédige sont soucieux d'aller dans le sens de ce que le lecteur attend et pour cela elle n'hésite pas à broder.

     

     

    Les personnages sont nombreux et j'ai parfois eu du mal à les distinguer. Après 1984 nous les retrouvons en 1990, 1992, 1996 et 1998. Chacun de ces sauts dans le temps articule la vie de Chandni Chowk et de ses habitants autour des répercussions d'un événement marquant, parfois d'envergure nationale : contestation contre une loi de discrimination positive; destruction de la mosquée d'Ayodhya par des fondamentalistes hindous; destruction des construction illégales du quartier, petits commerces et bidonvilles; élections législatives. Le passage du temps permet aussi de constater les changement matériels. Le fond quant à lui -et le fonctionnement- varie peu.

    Le moins qu'on puisse dire c'est que l'image que donne ce gros roman de l'Inde de la fin du 20° siècle n'est pas très positive. Si je peux comprendre les comportements des déshérités -enfants des rues abandonnés, prostituées enfermées en bordel dès l'âge de 16 ans- qui doivent lutter pour leur survie dans un milieu impitoyable, il me semble que l'élite locale a beaucoup moins d'excuses. En magouillant pour conforter leurs privilèges ils sont en partie responsables des violences et des inégalités. Malgré leurs compromissions j'arrive à éprouver de la sympathie pour les personnages dont on nous présente la famille et leurs sentiments universels d'affection pour leurs proches.

     

    Sujit Saraf, Le trône du paon, GrassetL'avis de La route des livres.

    Et avec 800 pages je valide le challenge Pavévasion de Brize.

     

     


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    Pavol Rankov, C'est arrivé un premier septembre, Gaïa"Tous les personnages du roman C'est arrivé un premier septembre sont fictifs. Ils ont d'abord vécu à l'époque et dans les lieux que décrivent ces pages; l'auteur les a ensuite imaginés.

    Tout est imaginé. Rien n'est jamais arrivé, personne n'a jamais vécu.

    Il n'y a même jamais eu de premier septembre."

     

    1° septembre 1938, à Levice, Tchécoslovaquie. Trois amis de treize ans, Peter le Hongrois, Jan le Tchèque et Gabriel le Juif, se retrouvent à la piscine municipale en cette belle journée. Les trois garçons sont amoureux de Maria la Slovaque, leur camarade de classe. Ils décident d'organiser une course à la nage pour savoir lequel des trois pourra le premier tenter sa chance auprès d'elle. Cette date fondatrice renforce leur amitié et lie les quatre personnages. Le roman les suit, année après année, jusqu'en 1968. Chaque année correspond à un chapitre avec un focus sur le premier septembre. C'est l'occasion de présenter les grands traits de l'histoire de la Tchécoslovaquie durant cette période.

     

     

    Pendant la seconde guerre mondiale la Tchécoslovaquie est partagée entre l'Allemagne nazie et la Hongrie, Levice devient Hongroise. Après la guerre le pays retrouve son unité mais passe sous la domination soviétique. Levice est "reslovaquisée" et des habitants d'origine hongroise dont les familles vivaient dans la région depuis des siècles sont expulsés vers la Hongrie. Ce qui me frappe c'est à quel point la nationalité est importante, même sous la période communiste, ce qui fait que parfois on pourrait croire qu'il y a déjà deux pays : la Tchéquie et la Slovaquie. Bien sûr les vies des personnages sont affectées par les événements. Peter, communiste sincère, fait carrière dans le journalisme au service d'organes du Parti. Il devient le spécialiste du slogan de propagande qui fait mouche. Il constate cependant les mensonges et les crimes du régime dont il arrive de moins en moins à se dire qu'il s'agit d'erreurs.

     

     

    J'ai trouvé cette lecture intéressante. Ce que j'ai le plus apprécié c'est qu'au milieu d'une description réaliste de la vie de ses personnages l'auteur glisse, à l'occasion, un petit conte qui prend une figure politique comme cible et en fait ressortir les travers ou les méfaits sur le ton de l'humour noir.

     

    C'est une lecture commune avec PatriceLa jument verte et La barmaid aux lettres.


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    Reni Eddo-Lodge, Le racisme est un problème de Blancs, AutrementDans cet essai la journaliste britannique noire Reni Eddo-Lodge traite du racisme systémique et du privilège blanc, c'est-à-dire que quand on est blanc on vit sans y penser au quotidien et ceci sans que, bien souvent, les bénéficiaires de ce privilège n'en aient conscience. L'ouvrage commence par une histoire des Noirs au Royaume-Uni depuis la traite esclavagiste jusqu'au Brexit. La façon dont l'apport des personnes non-blanches est occultée dans l'enseignement de l'histoire du pays est pointée. Il y a pourtant depuis 1987 un Black history month (Mois de l'histoire des Noirs) au Royaume-Uni. Je fais le parallèle avec la France où, à ma connaissance, il n'existe pas de telle manifestation et ça me donne envie de lire une histoire des Noirs en France (si ça existe).

     

     

    Blanc est la couleur par défaut : en littérature, si la couleur d'un personnage n'est pas précisée, c'est qu'il est blanc. S'il est noir, c'est dit. Le personnage d'Hermione Granger dans Harry Potter et l'enfant maudit peut-il être joué par une actrice noire ? Ce choix a déclenché une polémique en 2015. De façon très convaincante l'autrice imagine une Hermione métisse, traitée de "Sang-de-bourbe" -de sang impur- par ses camarades.

     

     

    J'ai été choquée par ce que j'ai lu concernant la prise en charge de la santé mentale : les Noirs sont plus exposés au risque d'être hospitalisés d'office dans un établissement psychiatrique, reçoivent des doses de médicaments anti-psychotiques supérieures à celles de Blancs souffrant des mêmes problèmes de santé, sont hospitalisés plus longtemps et enfin sont diagnostiqués comme séniles à un stade plus tardif. Ces statistiques concernent le Royaume-Uni mais j'imagine aisément qu'on pourrait constater la même chose en France seulement les statistiques ethniques sont interdites dans notre pays. Je suis convaincue que refuser ces statistiques ne permet pas de lutter correctement contre le racisme.

    "Choisir de ne pas voir la race n'aide pas à déconstruire les structures racistes ni à améliorer concrètement le sort quotidien des personnes de couleur. Pour démanteler les structures racistes et injustes nous devons voir la race. Nous devons voir qui tire parti de sa couleur de peau, qui est injustement affecté par les stéréotypes négatifs pesant sur la race et à qui reviennent le pouvoir et les privilèges -mérités ou non-, en raison de sa race, de sa classe ou de son sexe. Pour changer le système, il est essentiel de voir la race."

     

     

     

    Le racisme est en effet systémique : Reni Eddo-Lodge montre qu'à chaque étape de leur vie les personnes racisées sont victimes de préjugés et stéréotypes qui rendent leur réussite plus difficile ce qui n'est pas le cas des Blancs. C'est pourquoi il n'est pas pertinent de parler de racisme anti-Blancs. L'autrice apporte donc des arguments en faveur de la discrimination positive et contre l'illusion de la méritocratie. Ne devrait-on pas juger les candidats sur leurs seuls mérites ? Comme si seul le talent expliquait le monopole des hommes blancs d'âge mûr aux échelon supérieurs de la plupart des corps de métier.

     

     

    Reni Eddo-Lodge aborde aussi le sujet de l'intersectionnalité, c'est-à-dire le croisement de deux discriminations , ici racisme et sexisme, qui touchent les femmes noires. Les féministes blanches ne sont pas suffisamment conscientes du privilège blanc et c'est pourquoi il est important pour les féministes noires de pouvoir se réunir entre elles. Le même chapitre traite de l'islamophobie : "Que les activistes féministes se gardent de s'allier à des forces politiques qui ne prennent la défense des femmes que quand il s'agit de dénigrer les musulmans", dit-elle car concentrer les accusations de sexisme sur l'islam et les musulmans, se convaincre "que la misogynie n'est qu'un concept importé de l'étranger, cela revient à dire qu'elle n'est pas un problème chez nous."

     

     

    J'ai beaucoup apprécié la lecture de cet essai que j'ai trouvé d'accès abordable. La réflexion est fouillée mais expliquée par de nombreux exemples concrets. Reni Eddo-Lodge est une femme dynamique qui veut changer le système et dit ce qu'elle a à dire sans se laisser intimider et cela me plaît. Même si les données concernent le Royaume-Uni il me paraît évident que les analyses fonctionnent aussi pour la France.

     

    L'avis de Lilly.


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