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    Vercors, Les animaux dénaturés, Le livre de pocheAu début des années 1950 une expédition d'anthropologues britanniques découvre le chaînon manquant dans la jungle de Bornéo. Le chaînon manquant c'est l'espèce qui, à la lointaine préhistoire, est censée avoir fait le lien entre le singe et l'homme. Et il est vivant ! Les explorateurs sont tombés sur un groupe d'êtres mi-singes mi-hommes qu'ils baptisent Tropis. Mi-singes : ils sont quadrumanes et tout poilus. Mi-hommes : ils fabriquent des outils, font du feu et ont une sorte de langage. Rapidement la question se pose de savoir si on doit considérer les Tropis comme des animaux ou des êtres humains. Car si ce sont des animaux ils n'ont pas d'âme et donc on peut les manger; si ce sont des êtres humains ils ont une âme et donc on doit les baptiser et les éduquer. Plus important : si ce sont des animaux on peut les faire travailler sans les payer, sinon c'est de l'esclavage.

     

     

    La forme du roman n'est ici en fait qu'un prétexte pour poser la question philosophique de ce qui fait le propre de l'homme. Si des arguments intéressants sont apportés il me semble cependant que la réflexion s'appuie sur des bases qui sont insuffisamment -ou pas du tout- interrogées. L'homme est ainsi postulé avoir une âme sans que la question soit discutée : "le plus mécréant d'entre nous ne peut tout à fait rejeter l'idée que l'homme a reçu, seul, une étincelle divine". Beaucoup plus gênant est le racisme qui est véhiculé, à l'insu de l'auteur semble-t-il puisque ses personnages, à plusieurs reprises, professent des positions anti-racistes. Et cependant ces mêmes personnages n'hésitent pas à établir un classement qui va de l'homme de Néanderthal jusqu'à l'homme blanc en plaçant à mi-chemin divers peuples indigènes d'Afrique ou d'Asie. Il y a l'idée, semble-t-il, qu'en éduquant, civilisant ces peuples on leur permettra de s'élever au niveau de l'homme blanc. Donc pas de problème, des spécimens sont enlevés et ramenés en Grande-Bretagne en toute bonne conscience : c'est pour leur bien. C'est du racisme colonialiste, sûr de son bon droit. Le roman a été publié en 1952, j'imagine que cette conception était bien partagée à l'époque.

     

     

    De plus je n'adhère pas à la coupure infranchissable qui est faite entre animal et être humain. Le regard qu'on porte sur les animaux a heureusement évolué de nos jours vers un souci de leur bien-être qui n'apparaît absolument pas ici. Si les Tropis sont des animaux on doit les exploiter pour limiter la somme du travail humain. Si les Tropis sont des bêtes on pourra alors "impunément les détruire ou les exploiter". Ces pauvres Tropis qui n'ont d'autre alternative que d'être corvéables à merci au profit de la grande industrie ou soumis au projet civilisateur des occidentaux me font un peu penser à l'enfant sauvage de Gotlib.

     

    Vercors, Les animaux dénaturés, Le livre de poche

     

    D'une première lecture de ce roman à l'adolescence je gardais un souvenir positif. Manifestement je n'avais pas vu à l'époque tout ce qui me choque aujourd'hui. Je suppose que ce qui m'avait plu c'est que c'était ma première approche d'une réflexion philosophique. 40 ans plus tard elle m'apparaît bien datée.


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    Franck Bouysse, Né d'aucune femme, Le livre de pocheUn pauvre paysan sans ressources n'a d'autre choix que de vendre sa fille aînée que pourtant il aime tendrement. Rose, 14 ans, est livrée à un couple de psychopathes, le maître de forge et sa mère, qui vivent dans une grande demeure isolée au milieu de la forêt et lui font subir les pires avanies : viols, torture et j'en passe. Ca commence comme le Petit Poucet, ça continue comme Barbe-Bleue et ça se termine en roman-feuilleton mélodramatique avec coups de théâtre et rebondissements invraisemblables, l'enfant volé retrouvé grâce à sa tache de naissance étant le plus crédible. Autant dire qu'à ce moment l'auteur ne se soucie plus de cohérence et on apprend ainsi incidemment que les malheureux parents de l'enfant vendue possédaient quand même deux vaches, deux cochons, quatre chèvres, poules et lapins. Cette fin, pour moi, c'est une apothéose du n'importe quoi.

     

     

    Vous avez compris que je n'ai pas été emballée par ce roman qui a pourtant enthousiasmé de nombreuses lectrices. Un mot enfin sur le style que les fans ont également apprécié. L'écriture est recherchée avec des images inhabituelles, parfois des phrases très courtes, des répétitions dans le but, j'imagine, de faire ressentir les pensées des personnages et de leur donner une profondeur. Hélas, je dois dire que cela ne prend pas avec moi. Si je reconnais que certaines descriptions sont bien trouvées il y a aussi des phrases qui n'ont pas de sens et le plus souvent le style me paraît ampoulé.

    Du coup la superbe photo de couverture et le titre intrigant me semblent une stratégie de l'éditeur pour attirer le client, un packaging trop beau pour être honnête.

     

     

    L'avis de Krol, beaucoup plus positif.

     


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    Margaret Walker, Jubilee, PointsVyry est une esclave, fille de l'esclave Netta et de son maître, John Morris Dutton. Elle était l'arrière-grand-mère de Margaret Walker qui, dans ce roman, raconte son histoire de sa petite enfance à ses premiers pas de femme libre après la guerre de Sécession. Dès l'âge de sept ans la petite Vyry est employée à la Grande Maison où Madame Maîtresse Salina la traite durement, se vengeant sur elle du comportement de son mari: Vyry a la peau blanche, les cheveux blond-roux et ressemble comme deux gouttes d'eau à Mademoiselle Liliane au point qu'on les prend parfois pour des jumelles.

     

     

    C'est la vie dans une plantation de Géorgie du point de vue des esclaves que l'autrice nous présente ici. Les esclaves y sont victimes de grandes violences : viol, fouet, vente, familles ou amis séparés. Je découvre que les maîtres sont aussi enfermés par ce système pervers. Ainsi Madame Maîtresse Salina craint tellement que ses esclaves ne la volent qu'elle tient tout sous clé. Le matin elle sort des réserves alimentaires la quantité de nourriture nécessaire pour la journée. Après une réception elle surveille la femme qui lave sa vaisselle précieuse. Cette suspicion généralisée tourne parfois à la paranoïa et entraîne de nouvelles violences contre les esclaves dont on nous dépeint aussi les stratégies de survie et de résistance.

     

     

    Cette société du Sud est très inégalitaire. A côté des riches planteurs on trouve aussi de nombreux petits Blancs parfois misérables et souffrant de la faim dont la couleur de la peau est le seul motif de fierté. Ceux-ci accusent les Noirs d'être responsables de leur sort et c'est encore plus le cas après la défaite sudiste. On tape sur les petits, pas sur les gros. Cela me fait penser à ceux qui aujourd'hui prétendent ou croient que les étrangers ont droit à toutes les aides en France.

    Après la victoire du Nord Vyry et sa famille connaissent encore bien des vicissitudes quand ils sont victimes des conditions météorologiques, d'un escroc ou même du Ku Klux Klan

     

     

    J'ai beaucoup apprécié ce très bon roman qui est paru en 1966. Comme quoi il reste toujours des bonnes choses à découvrir, même dans la littérature moins récente. Le récit est illustré de nombreuses anecdotes, parfois insignifiantes, mais qui donnent la saveur du vécu : on a l'impression d'être en train d'écouter quelqu'un qui nous raconterait ses souvenirs de famille. En même temps Margaret Walker apporte aussi des informations historiques sur le sort des Noirs libres, sur les filières d'évasion des esclaves, sur la guerre de Sécession et ses conséquences. Tout le roman est traversé par le personnage de Vyry, une femme remarquable et courageuse. Soutenue par sa foi chrétienne elle se laisse rarement abattre et n'est jamais dominée par le ressentiment. Elle forme un couple très sympathique avec son second mari.

     

    L'avis de Enna.

     

     

    Margaret Walker, Jubilee, PointsAutant en emporte le vent. Un film de Victor Fleming. A droite ou à gauche je lis que Jubilee est "l'Autant en emporte le vent des Noirs américains". C'était donc l'occasion de revoir ce film.

     

    Points communs : le cadre géographique et historique : la plantation, la guerre de Sécession.

     

    Le sort des Noirs dans Autant en emporte le vent : C'est le regard des Blancs qui prévaut ici : les esclaves sont satisfaits de leur sort. On en voit même qui partent s'engager pour soutenir le Sud. Pour les rôles qui sont individualisés les personnages sont montrés soit comme des membres de la famille soit comme des imbéciles, incapables de se débrouiller tout seuls.

     

    J'avais vu ce film il y a des années et j'en gardais le souvenir négatif que Scarlett (Vivien Leigh) était une enfant gâtée qui n'hésitait pas à piétiner les sentiments de ceux qui l'aimaient. A la revoyure je constate que c'est bien le cas, surtout au début -aussi elle a 16 ans- mais le côté gâté s'estompe ensuite et elle est aussi une femme forte que rien ne peut abattre. Rhett Butler (Clark Gable) m'était apparu vieux et peu séduisant, c'est toujours le cas aujourd'hui.


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    Arthur Schnitzler, Gloire Tardive, Le livre de pocheLe fonctionnaire Edouard Saxberger, 70 ans, est chef de bureau dans une quelconque administration. Il mène une vie paisible, un peu morne pourrait-on penser, mais qui lui convient. Un jour un jeune aspirant poète, Wolfgang Meier, vient lui dire son admiration pour Les promenades, un recueil de poèmes que Saxberger écrivit dans son jeune âge et qu'il avait presque oublié. Meier est membre d'un petit groupe d'artistes méconnus qui accueille Saxberger avec empressement au point que le vieux monsieur en vient à se demander s'il n'est pas effectivement lui-même un génie ignoré.

     

     

    Ce petit roman amusant, écrit en 1894 mais publié récemment, se déroule à Vienne. Arthur Schnitzler se moque de cette petite bande de génies autoproclamés qui se pensent au-dessus des autres et que le travail rebute. D'abord flatté par l'admiration qu'on lui témoigne et qui le sort de sa routine Edouard Saxberger prend conscience que ses nouveaux amis se soucient en fait peu de lui et de son oeuvre. Quant à moi cela me pousse à réfléchir à mon propre vieillissement et à me dire qu'il est encore temps de réaliser une partie de mes rêves de jeunesse.

     

     

    Arthur Schnitzler était un auteur qui comptait pour Ruth Klüger : "Les livres d'Arthur Schnitzler, mort à Vienne dix jours avant ma naissance (c'est important pour moi, il est un ancêtre, je pense qu'il m'a légué sa Vienne), m'en apprennent presque plus sur mes parents que mes souvenirs. L'autre était un raseur, un pédant et un avare, d'après la tradition familiale. Mes parents, des jeunes gens à la Schnitzler, l'étudiant et la femme du pédant avare, eurent une liaison qui se déroula entre Vienne et Prague, deux villes entre lesquelles on pouvait à l'époque faire aisément la navette -ensuite ça n'a plus été possible, et ça ne l'est redevenu quasiment qu'avant-hier."

     

     

    Ce roman est une lecture commune avec Patrice et participe également aux Feuilles allemandes de Eva, Patrice et Fabienne.

     

    Arthur Schnitzler, Gloire Tardive, Le livre de poche


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    Ruth Klüger, Refus de témoigner, Viviane HamyRuth Klüger est morte le 7 octobre 2020. Elle était Juive, née à Vienne (Autriche) en 1931. En 1942 elle est déportée avec sa mère à Theresienstadt. Elles sont ensuite internées à Auschwitz et Gross Rosen. En 1947 elles émigrent aux Etats-Unis où Ruth Klüger est devenue plus tard professeure de lettres allemandes.

     

    Ruth Klüger, Refus de témoigner, Viviane HamyRefus de témoigner. En 1988 Ruth Klüger est à Göttingen pour y donner une conférence quand elle est victime d'un grave accident de la circulation. Traumatisme crânien, perte de mémoire, paralysie, quand elle sort de l'hôpital elle commence la rédaction de cet ouvrage autobiographique qui débute avec l'Anschluss en 1938.

     

    Le récit mêle anecdotes du passé et réflexion sur la mémoire. A propos des camps dans lesquels elle a été internée, l'autrice passe rapidement sur les atrocités : la lectrice ("qui songerait à des lecteurs masculins ? Ne lisent-ils pas que ce qui est écrit pas d'autres hommes ?") a déjà entendu parler de ça. Et Ruth Klüger n'est pas non plus du genre à s'apitoyer sur elle-même. Ce qui l'intéresse c'est la façon dont cette expérience a fait d'elle celle qu'elle est devenue et comment elle a continué à vivre. La réflexion est originale et parfois dérangeante. Ruth Klüger est opposée à la transformation des camps en musées. Pour autant il ne s'agit pas d'oublier ce qui s'est passé : pas question de faire enlever le matricule qui lui a été tatoué à Auschwitz, comme certains le lui préconisent. Elle est consciente en même temps qu'elle ne peut pas raconter certains souvenirs si elle ne veut pas susciter une pitié qu'elle refuse absolument. Il y a le refus d'être traité en victime qui s'oppose à la volonté de dire la vérité.

     

     

    Le résultat est une pensée abrupte, caustique. Les médiocres, ceux qui se cachent derrière des alibis, ont peu de chances avec cette femme intelligente. Il y a aussi de beaux passages, parfois émouvants sur la perte du père et du frère, sur sa mère dont elle voit à la fois les qualités et les faiblesses, sur les amis d'une vie.

    Depuis l'enfance Ruth Klüger a aimé la littérature, a lu et écrit des poèmes. Certains sont inclus dans son récit. Et évalués sans concession.

    C'est donc un ouvrage riche, d'une grande qualité et que je conseille même aux lecteurs. Et comme il est écrit en allemand (dédicace : "Aux amis de Göttingen -un livre allemand"), il participe aux feuilles allemandes, mois thématique organisé par Eva, Patrice et Fabienne.

     

    Ruth Klüger, Refus de témoigner, Viviane Hamy

     

     


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    Margaret Atwood, Captive, Robert LaffontEn 1843, à l'âge de 16 ans, Grace Marks a été accusée d'avoir participé à l'assassinat de son patron, Thomas Kinnear et de Nancy Montgomery, gouvernante et maîtresse de ce dernier. Grace était domestique. Elle et son complice, James McDermott, sont condamnés à mort mais, vu son jeune âge, la peine de Grace est commuée en détention à perpétuité.

    En 1859 Grace est détenue au pénitencier de Kingston où elle est une prisonnière exemplaire, employée comme servante dans la maison du directeur. Un petit comité de libération s'est constitué autour d'elle, qui travaille à obtenir sa grâce complète. Pasteur méthodiste, dames patronnesses adeptes du spiritisme, ces gens sont convaincus que Grace est innocente, qu'elle a été obligée de participer au crime par McDermott voire qu'elle n'avait pas toute sa raison au moment des faits. Ils font appel aux services du dr Simon Jordan, un jeune aliéniste qui est chargé d'interroger Grace pour découvrir ce qu'il en est. Il va tenter de faire émerger les souvenirs de sa patiente en pratiquant une sorte d'analyse avant l'heure.

     

     

    Pour cet excellent roman Margaret Atwood s'est inspirée d'un fait divers réel qui a défrayé la chronique au Canada au début du 19° siècle. L'action se déroule dans la région de Toronto. Grace raconte son histoire au dr Jordan depuis son enfance en Irlande dans une famille aux nombreux enfants et au père alcoolique et violent. La famille émigre au Canada. La mère meurt durant le voyage, Grace devient domestique alors qu'elle n'a pas 14 ans. Dans ces chapitres, c'est elle la narratrice. Alors que je me demande si elle est coupable ou pas, je découvre une femme intelligente qui est rarement spontanée. Tout ce qu'elle dit ou fait semble l'être en fonction de ce qu'elle imagine que les autres attendent d'elle. Il me semble que Margaret Atwood montre bien ainsi le carcan dans lequel sont emprisonnées les femmes à l'époque, surveillées et si facilement accusées d'immoralité.  C'est encore pire pour les domestiques, privées d'intimité, menacées d'abus sexuel de la part de leur patron et qui perdraient leur logement en même temps que leur emploi si elles envisageaient de se plaindre.

    L'autre personnage dont l'autrice explore la psyché est le dr Simon Jordan. Les passages qui le concernent sont présentés en focalisation externe.

     

     

    J'ai beaucoup apprécié ce roman. D'abord pour l'analyse psychologique qui est faite des personnages, les questions que cela amène à se poser et enfin pour le cadre historique du Canada au début du 19° siècle et plus particulièrement les conditions d'existence des domestiques. Alors que j'en étais au début de ma lecture j'ai découvert qu'il y en avait eu une adaptation en six épisodes sur Netflix et je l'ai donc regardée en parallèle. Sous le titre de Alias Grace -le titre original du roman- c'est une adaptation fidèle. Des passages du texte du roman sont repris quasi à l'identique. Il m'a semblé cependant que, par rapport au livre, il manquait de l'épaisseur à la version télé. Tout ce qui concerne l'imagination, les rêves ou les fantasmes des personnages a perdu en force en étant montré. Mais j'ai apprécié de mener les deux de front car la série est aussi venue renforcer la lecture : il y a des passages auxquels je n'avais pas fait particulièrement attention et dont j'ai mieux saisi l'importance.

     


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    David Van Reybrouck est un historien, écrivain et journaliste belge. Dans ce passionnant ouvrage paru en 2010 il étudie l'histoire de la République Démocratique du Congo (Congo-Kinshasa) depuis la période coloniale jusqu'à nos jours. Pour cela il s'est appuyé sur de nombreuses sources qui sont citées mais il a aussi effectué dix voyages au Congo où il a recherché et rencontré des témoins des événements relatés. Cela va du centenaire qui a connu l'époque du Congo belge jusqu'aux émigrés en Chine qui acheminent des conteneurs de marchandises vers leur pays, en passant par l'ex-enfant soldat ou le commandant de troupes rebelles accusé de crimes de guerre par la Cour Pénale Internationale. Ces témoignages rendent le récit très vivant.

     

     

    Le Congo se classe aujourd'hui parmi les pays les plus pauvres du monde et pourtant il regorge de ressources au point qu'on a pu dire qu'il est un "scandale géologique". Je découvre pourtant que cette trop grande richesse a fait le malheur du pays. Depuis la fin du 19° siècle les candidats se sont succédé pour en piller les ressources naturelles. C'est d'abord le caoutchouc à l'époque où le territoire est la propriété personnelle du roi Léopold 2 (1885-1908). Les populations sont victimes de très grandes violences, les sociétés traditionnelles désorganisées par le travail forcé. Je retrouve des points que j'avais vus dans Un monde en nègre et blanc. Cela continue avec l'huile de palme utilisée par le britannique William Lever pour fabriquer du savon. En 1911 l'Etat belge (le Congo est une colonie belge de 1908 à 1960) lui accorde une immense concession. Cette première vague d'industrialisation entraîne une prolétarisation des habitants.

    Après l'indépendance les dictateurs corrompus (Mobutu, Kabila père puis fils) ont pillé leur propre pays. Ils se maintiennent au pouvoir par la répression et le clientélisme. Des entreprises et multinationales tirent profit de l'absence d'Etat de droit pour faire des affaires juteuses. La population est paupérisée par cette économie de pillage et chacun se débrouille comme il peut. Pourquoi être honnête quand l'exemple du contraire vient d'en haut ? Sous Mobutu la compagnie aérienne nationale Air Zaïre est surnommée Air Peut-être avec comme slogan : "La seule chose au Zaïre qui ne vole pas" (sous Mobutu -1965-1997- le pays porte le nom de Zaïre).

    Enfin, depuis 1996 le Congo est le terrain de guerres dans lesquelles sont intervenus plusieurs pays voisins (Angola, Ouganda, Rwanda, Burundi) mais aussi l'ONU et l'Union européenne. Le point de départ en est le génocide au Rwanda mais ensuite les combattants se transforment en pilleurs des ressources minières : cuivre, or, diamants, coltan... Officiellement la Seconde guerre du Congo a pris fin en 2002, dans les faits certaines régions du pays sont encore en 2010 sous le contrôle de rebelles.

    A propos du génocide au Rwanda je suis gênée par la façon dont l'auteur dédouane la France de sa responsabilité. "Mitterrand ne savait pas (...) qu'il protégeait (...) les auteurs du génocide". Du coup cela jette pour moi un petit doute sur toute la façon dont les événements en rapport avec ce génocide sont traités.

     

     

    Malgré ce bémol j'ai vraiment apprécié cette lecture. Je connaissais très peu l'histoire du Congo et j'ai appris beaucoup de choses intéressantes. L'objectif de l'auteur c'est de montrer que l'histoire du Congo s'inscrit pleinement dans l'histoire mondiale et il me semble qu'il y parvient. Si le sort du peuple congolais est terrible David Van Reybrouck ne se contente pas de lister des atrocités. Il fait état des résistances depuis l'époque coloniale et met l'accent sur le dynamisme de la jeunesse notamment au travers de la musique. De nombreux groupes et chansons populaires sont cités, que j'ai découverts. Il termine sur la note d'espoir que le commerce avec la Chine puisse être une opportunité pour le Congo. On sent qu'il aime le pays. Malgré ses près de 600 pages j'ai trouvé l'ouvrage tout à fait accessible.

     

    L'avis de Sunalee.


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    Fabrice Caro, Broadway, GallimardAxel vient de recevoir de l'Assurance maladie un courrier l'invitant à pratiquer un test de dépistage du cancer colorectal. Toute personne de plus de cinquante ans le reçoit automatiquement. Mais Axel n'a que quarante-six ans et cette erreur (mais en est-ce bien une ?) l'angoisse énormément. Pour couronner le tout de nombreux autres désagréments surgissent en même temps : son fils a fait un dessin pornographique représentant deux de ses professeurs et sa femme le somme d'avoir une explication avec le garçon; sa fille traverse son premier chagrin d'amour; un couple d'amis propose des vacances communes "paddle à Biarritz" et il faut inviter les voisins à prendre l'apéritif. Alors, pour éviter d'avoir à prendre des décisions pourquoi ne pas imaginer qu'on peut tout plaquer et refaire sa vie à la terrasse d'un café de Buenos-Aires ?

     

     

    C'est la crise de la quarantaine que traverse Axel, sans doute inspiré peu ou prou de Fabrice Caro lui-même vu les difficultés que rencontre son personnage dans les relations sociales. Je retrouve l'humour absurde que j'ai tant apprécié dans ses bandes-dessinées et il y a des trouvailles qui me font bien rire. Il y a aussi des passages émouvants à propos des enfants qui grandissent et qui partiront un jour, de l'appréhension du vide que ce départ pourrait laisser. Cependant, passé les premiers chapitres, il me semble que tout cela tourne en rond et les blagues font moins rire quand c'est le même ressort qui revient encore une fois. Reste un moment de lecture pas désagréable mais qui sera vite oublié.


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    Carole Martinez, Les roses fauves, GallimardLola est postière dans un village de Bretagne. Elle n'a pas été aimée par son père et ne s'aime guère non plus. Elle a corseté son corps et son coeur, elle vit seule, ne s'intéresse qu'à son jardin et s'en contente. Quand Carole Martinez vient s'installer au village pour y trouver l'inspiration pour son prochain roman Lola, qui a entendu parler du Coeur cousu (c'est le précédent roman de l'autrice, que je n'ai pas lu) lui montre ceux qu'elle a dans l'armoire de sa chambre. La mère de Lola était d'origine espagnole. Dans la région de ses ancêtres, selon la coutume, quand une femme était proche de la mort elle confectionnait un coussin en forme de coeur qu'elle bourrait de morceaux de papier sur lesquels elle avait écrit ses secrets. Sa fille aînée en héritait. Interdiction de l'ouvrir, cela porterait malheur. Lola et Carole Martinez se lient d'amitié. Ensemble elles lisent le contenu d'un des coeurs dont les coutures ont craqué.

     

     

     

     

    C'est l'histoire d'une femme -Lola- qui s'ouvre à la sensualité. Personnage de son propre roman Carole Martinez s'y présente en écrivaine qui s'est éloignée de son mari pour retrouver l'inspiration qui du coup s'interroge sur son couple. On croise aussi un acteur qui s'identifie à son rôle au point de se laisser dépérir, une vieille femme qui fait le lien entre les vivants et les morts et un rosier fantastique qui ensorcelle ceux qui l'approchent de trop près.

     

     

     

     

    C'est peu de dire que j'ai peiné à entrer dans cette lecture. Dès les premières pages j'ai été agacée par le traitement des thèmes abordés qui m'a semblé convenu. Cela m'a vite ennuyée au point que moments, j'ai lu en diagonale. Je n'adhère absolument pas à l'image de la femme qui serait par essence proche de la nature, lien avec la terre nourricière et le merveilleux, un peu sorcière. C'était ma première lecture de Carole Martinez et c'est raté. D'après ce que je lis sur Babelio il eut mieux valu commencer par Le coeur cousu.

     


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    Margaret Atwood, La servante écarlate, Robert LaffontCette dystopie écrite en 1985 se déroule à la fin du 20° siècle dans ce qui fut les Etats-Unis et est devenu la République de Gilead, totalitarisme religieux. Pour des raisons écologiques et sociales la fécondité s'est effondrée. Les rares enfants qui naissent sont souvent lourdement handicapés ou non viables. Aussi le gouvernement a fait des femmes supposément fécondes (parce qu'elles ont déjà eu un enfant) les Servantes écarlates, vêtues de rouge, des Commandants, les cadres du régime. Chaque Servante vit au domicile de son Commandant et de l'Epouse de celui-ci et a pour mission de leur donner un enfant. La tentative de fécondation a lieu une fois par mois lors de la Cérémonie.

     

     

    Aux autres femmes sont aussi assignés un rôle et une couleur de vêtement : les femmes des Commandants sont en bleu; les Martha, domestiques chargées du ménage et de la cuisine, en vert. Quand ma mère était scolarisée chez les soeurs de Sion -où elle a prié pour la conversion des Juifs !- les religieuses avaient des domestiques qu'elles appelaient les petites Marthe. C'est la même référence biblique. Il y a enfin les Econofemmes à la robe rayée de rouge, bleu et vert. Epouses des hommes de rang subalterne, elles font tout. Ce n'est pas seulement la couleur du vêtement qui est fixée mais aussi la forme : il faut cacher les corps. Toutes proportions gardées ça me fait un peu penser aux débats actuels sur la tenue des lycéennes. C'est un grand classique cette volonté de régir la façon de s'habiller des femmes.

     

     

    Defred, la narratrice, est une Servante écarlate. Elle raconte ses conditions d'existence, elle évoque des souvenirs d'avant, quand elle était heureuse sans s'en rendre compte et, petit à petit, on comprend comment le régime a installé son emprise sur la population. Malgré la répression, la torture, les travaux forcés à pelleter des déchets toxiques dans les Colonies, les exécutions publiques, il y a des résistants et Defred entre en contact avec eux en dépit de la surveillance généralisée.

     

     

    J'ai beaucoup apprécié ce roman. Margaret Atwood s'est inspirée de régime de même type existant ou ayant existé pour donner un caractère crédible à son propos. Son travail est un avertissement. Elle explique dans la postface à mon édition qu'elle a veillé à ne rien inclure dans son roman, en matière de contrôle et de répression, qui n'ai déjà été utilisé par l'humanité. Elle utilise aussi la référence historique pour faire un parallèle entre l'asservissement des femmes et l'esclavage : il existe une Route Clandestine des Femmes qui, à l'image du Chemin de fer souterrain, filière d'évasion d'esclaves noirs au 19° siècle, s'appuie sur des réseaux quakers. Une lecture qui me convainc de continuer à découvrir cette autrice.

     

    L'avis de Keisha, celui de Krolfranca.


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