• Benoît Vitkine, Donbass, Le livre de poche2018. A Avdiïvka, petite ville du Donbass proche de la ligne de front, un gamin de six ans est retrouvé assassiné, cloué au sol par un poignard planté dans son ventre. Le colonel Henrik Kavadze, chef de la police locale, mène l'enquête. Henrik est un multi-traumatisé: vétéran d'Afghanistan il a de plus perdu sa fille unique, morte accidentellement. Il gère tout cela en s'alcoolisant. Il est beaucoup question des conséquences de l'intervention soviétique en Afghanistan. Pour les vétérans comme Henrik mais aussi pour les familles des soldats morts là-bas, la guerre qui débute en 2014 réactive des souvenirs douloureux.

     

     

    L'enquête policière est ici un prétexte pour nous présenter la situation du Donbass en guerre que Benoît Vitkine semble bien connaître. Les habitants de cette région ont souffert sur plusieurs générations. L'auteur nous rappelle qu'on est ici au coeur des Terres de sang: "Les massacres étaient une spécialité locale:chaque époque avait offert les siens. Les fosses communes creusées par les communistes dans les années trente n'avaient pas toutes été découvertes, pas plus que celles utilisées par les nazis pour assassiner les Juifs durant la guerre. Les os pouvaient aussi être ceux d'un paysan parti mourir dans la forêt pendant la grande famine provoquée par Staline en 1932-1933. Ou ceux d'un combattant mort en 2014".

    La chute de l'URSS a entraîné une crise économique. L'industrie et les mines de charbon qui faisaient la fierté du Donbass ont été bradées au profit de quelques oligarques mafieux. La corruption, déjà présente à l'époque communiste, s'est généralisée. La guerre entre les séparatistes pro-Russes et l'Ukraine a fini d'achever cette région où restent essentiellement ceux qui n'ont pas pu partir, beaucoup de vieilles femmes et des paumés.

     

     

    Je trouve que tout ceci est très bien expliqué et dans la nuance. L'auteur ne juge pas les choix de ses personnages, il nous donne des éléments pour les comprendre. C'est un roman qui date de 2020 et dont la lecture est tout à fait d'actualité avec la guerre en Ukraine. Cette lecture m'a intéressée.

     


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  • Mohamed Mbougar Sarr, La plus secrète mémoire des hommes, Philippe Rey De nos jours Diégane Latyr Faye est un jeune écrivain sénégalais installé à Paris où il fréquente un cercle d'intellectuels africains. Le labyrinthe de l'inhumain, un livre écrit en 1938, arrive entre ses mains. C'est un livre mythique qui avait disparu de la circulation: son auteur, le Sénégalais T. C. Elimane, a été accusé de plagiat, sa maison d'édition a fait faillite, l'ouvrage a été retiré de la vente et plus personne n'a jamais entendu parler d'Elimane. Mais c'est "un livre unique, jamais vu, profondément original", un livre qui change la vie de ceux qui le lisent. Diégane se met alors à la recherche d'Elimane et d'une suite éventuelle qu'il aurait écrite au Labyrinthe. Il rencontre différentes personnes qui ont connu l'auteur et les interroge sur cet inquiétant personnage.

     

     

    Un grand talent méconnu, un auteur mystérieux, un jeune écrivain qui se lance sur ses traces, tout cela m'a fait penser à Oeuvres vives. Je dois donc dire maintenant que le livre ultime, celui qui rend inutile tous les autres par la seule force de la littérature, sans même raconter une histoire, je ne crois pas que ça existe. Je n'étais donc pas le public idéal pour ce roman. De même je n'ai pas été convaincue par l'écrivain maudit qui exprime ses sentiments tumultueux sans un mot: "A quelques centimètres de lui j'avais l'impression très confuse d'être à la fois devant un mur, mais aussi devant une mer verticale, une sorte de vague debout dont j'entendais les furieux remous intérieurs". Il m'apparaît plutôt comme un homme toxique dont il vaut mieux éviter de croiser la route.

     

     

     

    A côté de ça j'ai trouvé intéressante la réflexion qui est menée par Diégane et ses amis sur la place de la littérature africaine francophone et ce qu'elle doit être, elle à qui les critiques reprochent soit d'être trop africaine, soit de ne l'être pas assez. Il est question ici aussi de l'héritage de la colonisation. L'auteur montre l'attrait de la culture française pour certains Africains, la façon dont cela les a coupés de leurs origines et la façon dont l'intelligentsia française les a bien mal remerciés de leur admiration.

    Tout ceci est fort bien écrit, Mohamed Mbougar Sarr est cultivé et a beaucoup d'imagination ce qui fait que la lecture avance facilement et que j'ai envie de connaître la suite mais il y a aussi des passages qui se trainent et où je m'ennuie un peu. Mon avis global est donc mitigé.

     


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  • Jeroen Brouwers, Le bois, Gallimard L'écrivain néerlandais Jeroen Brouwers est mort le 11 mai 2022. Il était né en 1940 à Batavia (aujourd'hui Djakarta), Indonésie, alors colonie des Pays-Bas. Pendant l'occupation japonaise il a passé deux ans dans un camp de détention. Après le retour de la famille aux Pays-Bas il a été scolarisé en internat catholique, expérience dont il s'est servi pour écrire Le bois.

     

     

     

    Jeroen Brouwers, Le bois, Gallimard Le bois. Le pensionnat franciscain Sint Jozef ter Engelen se situe au fin fond du Limbourg, à la frontière allemande. Nous sommes en 1953. Le narrateur est un jeune moine, frère Bonaventura, témoin des mauvais traitements infligés aux garçons scolarisés là: humiliations, coups, abus sexuels... Ces violences ont toujours existé mais ont gagné en intensité et en fréquence avec l'arrivée d'un nouveau directeur du collège, Mansuetus, surnommé le Sanglier, un pervers sadique qui en a fait la base de l'éducation donnée dans cette institution.

     

     

     

    Le narrateur réprouve ces agissements et a toujours refusé d'y participer mais il est dans l'impossibilité de les empêcher ou de quitter le monastère: entré à Sint Jozef en tant que professeur laïc il a subi peu à peu une forme de lavage de cerveau qui l'a amené à se faire moine sans l'avoir vraiment choisi. Sa rencontre avec une jeune femme à l'occasion d'une sortie lui a permis de prendre conscience de l'emprise qui s'exerce sur lui et il a mis en place des stratégies de résistance passive. Il s'agit de mensonges, de petites désobéissances, de pensées iconoclastes: les croyances et le rite catholique sont tournés en ridicule.

    "Une colombe se pose sur le rebord de ma fenêtre, creator spiritus, juste le temps de chier, puis elle repart en claquant des ailes."

     

     

    C'est à une véritable opération de dézingage de l'Eglise catholique à laquelle s'attelle Jeroen Brouwers par la voix de son narrateur. La critique est caustique, les attaques violentes, à la mesure des violences subies par les victimes des bons frères. Les faits se déroulent peu après la seconde guerre mondiale et la comparaison est filée tout du long avec le nazisme.

    "Il y a des siècles que le clergé abuse sexuellement des enfants et des jeunes, et ces pratiques se perpétueront. Tout le monde sait, et tout le monde se tait par crainte du pouvoir de cette Gestapo qu'est l'église".

    L'auteur touche juste et j'ai trouvé ça assez réjouissant. La fin est particulièrement bien trouvée et jubilatoire. J'ai apprécié aussi l'écriture qui sert parfaitement le propos avec des phrases hachées dans les moments de confusion ou d'hésitation des personnages. C'est une lecture qui me donne envie de découvrir d'autres titres de Jeroen Brouwers.

     

     

     


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  • Linda Lê, Oeuvres vives, Christian Bourgois Linda Lê est morte le 9 mai 2022. Elle était née au Vietnam le 3 juillet 1963, juste un jour après moi. Ca m'a fait un petit choc de le découvrir, il me semble que c'est un peu jeune pour mourir. Elle a grandi dans une famille francophone qui a fui la guerre pour la France en 1977.

     

     

     

    Linda Lê, Oeuvres vives, Christian Bourgois Oeuvres vives. De passage au Havre le narrateur, un jeune journaliste culturel, découvre un livre d'un écrivain local, Antoine Sorel, dont la lecture le bouleverse. Le lendemain il apprend dans la presse la mort de Sorel qui vient de se suicider à 45 ans. Après avoir lu toute l'oeuvre de Sorel, romans et poèmes, il décide d'écrire un livre sur cet auteur injustement méconnu. Pour cela il entreprend de rencontrer et d'interroger les proches de Sorel: son père, son frère, ses femmes.

     

     

    Le roman trace le portrait d'un homme complètement étranger aux contingences matérielles, vivant dans des taudis ou même à la rue, fréquentant des clochards et de plus en plus souvent alcoolisé à la fin de sa vie. Mais un écrivain qui ne laissait pas indifférent. Jugé trop noir voire même toxique par certains il est pour d'autres lecteurs celui qui leur a ouvert les yeux sur la réalité du monde:

    "chaque fois que j'ouvrais un de ses livres j'avais aussitôt l'extraordinaire impression qu'un monde inexploré s'ouvrait à moi".

    "elle s'était aperçue que ses livres l'avaient entraînée dans une sorte de voyage initiatique et qu'une transformation s'était opérée en elle".

    Mais hélas le lecteur de Linda Lê, lui, ne lit pas Antoine Sorel et est obligé de croire ses admirateurs sur parole.

     

     

    J'ai apprécié les descriptions des personnages que rencontre le narrateur et qui forment autant de tranches de vie très fouillées et détaillées. Mention spéciale pour Martin Tran, le père de Sorel -c'est un nom de plume- fils d'un jeune Vietnamien venu en France en 1940 pour y contribuer à l'effort de guerre, raciste forcené qui nie ses origines asiatiques et se voit comme un Normand pur jus. Sorel et plusieurs autres personnages sont des révoltés contre leurs parents qui ont fait des choix de vie en opposition avec les leurs. Pour interroger ses témoins le narrateur fait des aller-retour entre Paris et le Havre et est charmé peu à peu par cette ville dont l'autrice nous donne de belles descriptions. Elle y a vécu et la connaissais bien, semble-t'il. J'ai trouvé enfin qu'elle écrivait fort bien. Mon avis n'est pas enthousiaste cependant car il ne se passe pas grand chose et que je me suis parfois un peu ennuyée.

     


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  • Robert Goolrick, Après l'incendie, Anne Carrière L'écrivain américain Robert Goolrick est mort le 29 avril 2022 en Virginie où il était né en 1948. La rubrique nécrologique du Monde m'apprends qu'il a exploité "jusqu'à l'obsession la thématique de la chute" et que les Etats du Sud des Etats-Unis incarnaient pour lui un âge d'or et l'obsédaient même si ce rayonnement était "au prix, impardonnable, de l'esclavage". J'ai retrouvé ces préoccupations dans

     

     

     

    Robert Goolrick, Après l'incendie, Anne Carrière Après l'incendie. Née avec le 20° siècle, Diana Cooke est l'héritière d'une famille de l'aristocratie virginienne. Elle a grandi à Saratoga, une immense demeure au coeur d'une ancienne plantation esclavagiste. Le sang et la peine des Noirs ont permis aux Cooke de vivre dans un luxe extravagant pendant cinq générations mais maintenant la famille est ruinée aussi Diana a-t-elle été élevée dans l'idée qu'elle devrait, par son mariage, sauver la propriété. Elle a 18 ans quand elle fait la connaissance du capitaine Copperton, capitaine de pacotille, aventurier richissime, de 25 ans son aîné.

     

     

    Au début j'ai trouvé que cela commençait bien. Il y a de fascinantes descriptions de l'enfance insouciante de Diana, de Saratoga et de la vie qu'on y menait du temps de sa splendeur. L'auteur n'occulte pas que ce faste soit bâti sur l'esclavage : les violences physiques et morales subies par les Noirs sont clairement dites. Ce qui est bien montré aussi c'est l'attachement de Diana à la propriété familiale pour laquelle elle accepte son sort de fille vendue au plus riche. La seconde partie, qui est la plus longue, m'a semblé hélas beaucoup moins réussie. Après une période où tout semble de nouveau sourire à Diana celle-ci et son entourage sont frappés par une succession de drames qui m'apparaissent outrés. J'imagine qu'il s'agit de montrer la malédiction que la maison fait peser sur ses occupants mais pour moi c'est raté. L'épilogue n'est absolument pas crédible et au total cette lecture m'a déçue.

     

     

    Le roman est suivi par une nouvelle : Trois lamentations. Le narrateur, qui pourrait bien être l'auteur, raconte un souvenir de son adolescence. Au collège il est le seul à accepter de fréquenter trois filles mises au ban de sa classe. Wanda est maigre et très pauvre, elle sent mauvais. Claudie est obèse et Curtissa est la seule élève noire de la classe. Au bal de fin d'année il les fait danser toutes les trois.

    J'ai apprécié la description du cadre de vie du narrateur qui est celui d'une famille modeste du Sud des Etats-Unis juste après la ségrégation. Le roman et la nouvelle évoquent tous deux la barrière infranchissable qui existe entre les Noirs et les Blancs et qui fait qu'ils ne peuvent pas se comprendre mutuellement. En la personne du narrateur Robert Goolrick se présente comme un jeune garçon sensible et attentif aux autres qui me le rend très sympathique et me convainc que je n'ai pas choisi le bon titre pour faire connaissance avec son oeuvre.

     


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  • Valerio Evangelisti, La coulée de feu, MétailiéL'écrivain italien Valerio Evangelisti est mort le 18 avril 2022. Il était né en 1952 et était l'un des grands phénomènes de la littérature de science fiction, de fantastique et d'horreur mais il a aussi écrit des romans historiques comme

     

     

    Valerio Evangelisti, La coulée de feu, MétailiéLa coulée de feu. Ce roman présente les différents guerres civiles et révoltes populaires qui ont agité le Mexique entre 1859 et 1890 et dans lesquelles sont intervenus le voisin étasunien mais aussi des pays européens comme la France de Napoléon 3. Après avoir chassé les conservateurs, les libéraux prennent le pouvoir sous la direction de Benito Juárez ou Porfirio Diaz. Leur objectif est de moderniser le pays pour le faire sortir de son arriération sociale et économique. Le modèle à atteindre est celui des Etats-Unis. Pour cela les richesses naturelles sont cédées à des compagnies étrangères, les communautés villageoises privées de leurs terrains communaux qui sont privatisés et les Indiens, considérés comme inassimilables, sont massacrés ou réduits en esclavage. Les Etats-Unis participent à toutes ces exactions. A la fin de la guerre de Sécession des suprématistes blancs venus du Texas essaient de fonder au Mexique une colonie esclavagiste dans laquelle ils pourraient vivre comme si le Sud avait gagné. Le peuple, toujours victime, se révolte à l'occasion, certains meneurs charismatiques deviennent des chefs de bandes de voleurs à la Robin des bois.

     

     

     

    Le moins qu'on puisse dire c'est que la période est troublée. Je ne connaissais pas du tout l'histoire du Mexique et j'ai parfois du mal à en suivre les soubresauts d'autant plus quand, d'un chapitre à l'autre, l'auteur saute plusieurs années. Il me faut alors un petit moment pour comprendre, à des allusions, ce qui s'est passé entre temps. Heureusement il y a une chronologie détaillée en début de roman qui permet de s'y retrouver. Valerio Evangelisti raconte les événements par le biais de nombreux personnages dont certains traversent tout le roman. Il y a notamment Marion Gillespie et ses deux enfants, Rupert et Christine. Veuve d'un sous-officier tué par les Comanches, Marion est une Texane de Fort Brown, convaincue de sa supériorité de Blanche américaine sur les Mexicains, tous métis d'Indiens ou même "demi-nègres". Elle est cependant très avide d'ascension sociale et de reconnaissance et pour cela prête à mettre de côté ses sentiments racistes. En effet, elle ne voit qu'une façon de parvenir : coucher avec celui qui a le plus de pouvoir. Et au Mexique il arrive qu'il soit Mexicain.

    On croise aussi William Henry, soldat sudiste qui devient tueur à la solde de Porfirio Diaz ou Margarita Magón, jeune fille du peuple, victime de viols de la part d'Américains, devenue révolutionnaire.

     

     

     

    J'ai été intéressée par ce que j'ai appris de l'histoire du Mexique et du rôle que les Etats-Unis y ont joué avec leurs tentatives de colonisation ou de conquête économique. Je suis choquée par le racisme sûr de son bon droit qui sous-tend ces intrusions. Je déplore cependant que les personnages féminins soient réduits à deux grands types : la putain ou la sainte (révolutionnaire). Le personnage de Marion, notamment, me paraît régulièrement outré ou caricatural. Je veux bien croire que le Mexique soit un pays très machiste mais il me semble que l'auteur traite bien mal cette femme perdue.

     

     


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  • George Eliot, Middlemarch, Folio Dorothea Brooke est une toute jeune femme sincèrement attachée à faire le bien autour d'elle. Elle conçoit des plans de maisonnettes salubres dans lesquelles les ouvriers agricoles des alentours et leurs familles pourraient vivre dans de bonnes conditions et cherche des mécènes pour réaliser ses projets. Elle est aussi très pieuse et attirée par l'étude, notamment des textes religieux. Quand elle rencontre M. Casaubon, un clergyman de près de 30 ans son aîné, Dorothea s'imagine qu'il pourrait être doux d'être son épouse : Casaubon a en effet entrepris d'écrire une "Clé de toutes les mythologies"et la jeune femme pourrait le seconder dans cette tâche en assurant son secrétariat. Cela lui permettrait d'approcher la connaissance par procuration, une femme n'étant pas sensée le faire autrement à l'époque. Elle va déchanter très rapidement : Casaubon est un besogneux qui a jusqu'à présent uniquement compilé des documents et n'a pas commencé à écrire une ligne. Dorothea fait la connaissance de Will Ladislaw, neveu de son mari, jeune homme spontané avec qui elle partage de nombreuses affinités.

     

     

    Nous sommes dans les années 1830 dans le village de Middlemarch, dans les Midlands et de nombreux personnages évoluent autour de Dorothea. Il y a le docteur Lydgate, un jeune médecin formé à Londres et Paris. Il veut faire avancer la recherche médicale et refuse de vendre lui-même les médicaments qu'il prescrit. Pour toutes ces raisons il s'est rapidement attiré l'hostilité de ses collègues plus âgés et conservateurs. Son mariage avec la très jolie Rosamond Vincy, une coquette toute occupée d'elle-même et incapable d'empathie, bouleverse profondément sa vie et remet en question ses choix professionnels. Le frère de Rosamond, Fred Vincy, est un jeune homme qui aime s'amuser et rêve d'un héritage qui lui permettrait de vivre à l'aise sans travailler. Il est amoureux de la sérieuse Mary Garth qui le pousse à choisir une profession.

     

     

    Les histoires sont nombreuses dans ce gros roman de près de 1100 pages, qui se croisent et s'entrecroisent. C'est une description de la vie et des idées de la bonne société rurale de l'époque. La petite aristocratie de propriétaires terriens se juge supérieure à la bourgeoisie locale de commerçants et entrepreneurs qui doit sa richesse à son travail. Ils sont cependant amenés à se fréquenter au quotidien. Dans ce petit monde il est important de se conformer aux traditions et de faire les choses selon son rang. Les on-dit ont vite fait de ruiner une réputation : "Tout le monde préférait faire des conjectures sur le tour pris par les choses, plutôt que de savoir simplement ce qu'il en était". Le milieu est conservateur et les femmes sont considérées comme inférieures physiquement et moralement. Dorothea cependant n'hésite pas à agir selon ses aspirations.

     

     

    En arrière-plan on a aussi un aperçu des conditions de vie des classes populaires : familles nombreuses logeant dans des taudis, ouvriers craignant que le progrès (l'arrivée du chemin de fer) ne les prive de travail. Il y a des mouvements de colère spontanés. L'autrice porte un regard critique sur les inégalités sociales : "Tout se passait exactement comme quand un jeune noble vole des bijoux : on qualifie la chose de kleptomanie, on en parle avec un sourire philosophique, et on ne songe pas un instant à l'envoyer en maison de correction comme s'il était un gamin déguenillé qui eût volé des navets".

    Elle adopté régulièrement un ton ironique à propos des jugements communs sur le comportement des gens. Je trouve cela amusant et finement observé. J'apprécie aussi l'analyse psychologique des personnages. J'ai beaucoup aimé cette lecture même s'il m'a fallu parfois m'y tenir de façon volontariste vu le pavé. L'action est lente et il n'y a guère de péripéties si ce n'est à la fin avec des rebondissements très romanesques.

     

    L'avis de Keisha.

     

     

     

     


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  • Meralli et Deloupy, Appelés d'Algérie, 1954-1962, MaraboutJérôme est lycéen. Il découvre que son grand-père, Raymond, a fait la guerre d'Algérie quand celui-ci commence à lui raconter ce dont il n'avait jamais parlé à personne. Mais Raymond est victime d'un AVC et perd alors ses souvenirs.Pour l'aider à les retrouver Jérôme mène l'enquête auprès d'autres anciens appelés et jusqu'en Algérie via les réseaux sociaux. C'est l'occasion pour les auteurs de nous présenter des témoignages variés sur le conflit.

     

     

    Outre Raymond, jeune agriculteur convaincu au départ que son pays fait le bien des indigènes et qui déchante peu à peu nous faisons la connaissance de Léon Magnard, prêtre, aumônier aux armées; de Guy Faukes, pacifiste qui a fui la mobilisation avant d'être envoyé en première ligne; d'Abderrahmane Massaoui, combattant de l'ALN; d'Albert Saint-Ignac, ancien combattant pétri de contradictions et de Mehmoud Belifah, fils de harki. Les personnages sont nuancés, la complexité des individus, leur capacité à évoluer face aux circonstances sont bien montrées ce qui est pour moi une des grandes forces de cette BD. Le récit n'occulte pas les horreurs commises par chacun des camps et pour cette raison je le déconseillerais aux enfants. Il me semble qu'on peut le lire à partir du lycée.

     

    En 2004, quand le gouvernement français s'est enfin décidé à verser une pension d'anciens combattants aux anciens appelés en Algérie, quatre agriculteurs du Tarn, anciens appelés, ont fondé la 4ACG (Anciens Appelés en Algérie et leurs Amis Contre la Guerre). Ils ne voulaient pas toucher d'argent pour ce qu'on leur avait fait faire là-bas. Ils ont décidé de verser cet argent à l'association et de l'utiliser pour des projets de développement en Algérie. En début d'année j'ai eu l'occasion de rencontrer des membres de cette association et j'ai été frappée de constater comment certains avaient été durablement traumatisés par ce passé. C'est une chose que j'ai retrouvée aussi dans la BD.

     

    Meralli et Deloupy, Appelés d'Algérie, 1954-1962, Marabout

     

     

    Le scénario est de Meralli et les dessins de Deloupy. Le dessin est de tendance ligne claire : couleurs atténuées, bien délimitées par le trait. Les souvenirs du passé sont représentés en monochromes : tons de sépia, gris ou kaki avec parfois l'apparition du rouge pour le sang. J'ai trouvé que c'était une BD très intéressante.

     

     


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  • Frédérick Tristan, La fin de rien, le Cherche midiFrédérick Tristan est mort le 2 mars 2022. Né Jean-Paul Baron en 1931 il a écrit sous divers pseudonymes en parallèle d'une carrière dans l'ingénierie du coton en Asie et en France.

     

    Frédérick Tristan, La fin de rien, le Cherche midiLa fin de rien. En 1938, dans un pays non nommé où l'on paie en zlotys, David Greedich se réveille en prison. Ses geôliers sont convaincus qu'il est Abraham Horstman, dirigeant d'un parti politique clandestin, et l'accusent d'avoir organisé des attentats. Greedich a beau répéter qu'il est un honnête citoyen, qu'il ne fait pas de politique, demander qu'on alerte sa femme ou son avocat, rien n'y fait. A la conviction que l'erreur va bientôt être reconnue succèdent la peur puis la colère. Greedich est amené à reconsidérer tous ses choix de vie.

     

     

    L'auteur montre comment Greedich découvre la réalité du régime sous lequel il vit, lui qui pensait qu'il n'avait rien à craindre puisqu'il n'avait rien à se reprocher. C'est une mise au point bienvenue sur la réalité du totalitarisme. Les interrogatoires absurdes subis par Greedich sont excellemment décrits. Les questions se succèdent sans tenir compte des réponses. On lui affirme une chose et son contraire, ça tourne en rond, c'est à rendre fou et la raison du personnage vacille. C'est vraiment une lecture que j'ai trouvée très bonne.

     


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  • Carys Davies, West, SeuilDes ossements gigantesques d'animaux inconnus ont été déterrés dans le Kentucky. Quand il lit cette information dans le journal, John Cyrus Bellman, 35 ans, décide de partir à la recherche de ces animaux. Il ne fait aucun doute pour lui qu'il les trouvera dans les territoires de l'ouest des Etats-Unis, encore inexplorés par les Blancs en ce 19° siècle. Il laisse derrière lui, à la garde de sa soeur Julie, sa ferme de Pennsylvanie et sa fille de 10 ans, Bess. Il embauche en route pour lui servir de guide un jeune Indien malingre du nom de Vieille Femme de Loin.

     

     

    Le roman alterne les passages concernant le périple de Cyrus Bellman et ceux qui nous montrent Bess attendant son retour. Veuf depuis huit ans, Cyrus a retrouvé l'envie avec son départ. A mesure qu'il avance vers l'ouest et se trouve confronté à des difficultés de plus en plus rudes il s'interroge sur ses motivations: cela vaut-il vraiment la peine de quitter ceux qu'on aime pour un objectif incertain? Le temps passe et Bess est la seule de ceux qui l'ont connu qui ne cesse de croire que son père reviendra. La tante Julie, femme revêche, s'occupe peu d'elle alors que la fillette attire la convoitise d'hommes du voisinage. Le troisième personnage important et intéressant c'est Vieille Femme de Loin, le jeune Indien qui veut vivre autre chose que ce que les siens lui proposent et qui veille sur Cyrus jusqu'au bout. Dommage que ces deux là n'arrivent toujours pas à se comprendre après deux ans de cohabitation. Sans doute que Cyrus est trop pris dans son rêve pour cela.

     

     

    J'ai trouvé ce roman très prenant. J'avais envie de savoir vers où l'autrice allait nous mener. Il me semble qu'elle a bien su décrire les sentiments des personnages.

     

    L'avis de Kathel.

     

     

     

     


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