•  

    Sara Lövestam, Dans les eaux profondes, Actes sudMalte est un petit garçon de cinq ans qui vit dans un foyer perturbé : maman et son compagnon, Ove, se disputent souvent. Ove frappe maman et après elle boit. Quand elle a bu, elle s'endort. A la maison le ménage est rarement fait. Des vêtements, des emballages, des cadavres de bouteilles traînent partout. Mais maman a prévenu Malte : il ne doit jamais parler à la crèche de ce qui se passe à la maison. Sinon on viendra le prendre et ils seront séparés.

     

     

    A la crèche, Malte est un enfant silencieux et bagarreur. Autour de la crèche tourne Roger qui entre en contact avec Malte puis avec sa mère à qui il propose de garder le petit à l'occasion, pour la décharger. En face de la crèche vit le Témoin qui sort rarement de chez lui mais observe tout depuis sa fenêtre. Les agissements de Roger ne lui échappent pas et lui rappellent de mauvais souvenirs.

     

     

    Il est question dans ce roman de prédateurs pédophiles, un sujet difficile mené avec délicatesse. L'histoire est racontée à hauteur d'enfant mais l'auteure nous fait partager aussi le point de vue des adultes. Ceux qui ne voient pas ce qui se passe sous leurs yeux, ceux qui voient et se demandent ce qu'ils doivent faire.
    Je retrouve le thème cher à Sara Lövestam de l'acceptation de la différence à travers un personnage transgenre : "J'aimerais que quand on me regarde, on voie un être humain, j'aimerais inspirer la curiosité ou le désintérêt en raison de mes connaissances ou de ma personnalité. Mais les gens que je rencontre se disent tous : Est-ce que c'est un homme ou une femme ?"

    J'ai apprécié cette lecture.


    votre commentaire
  •  

    Sara Lövestam, Chacun sa vérité, Pocket"Si la police ne peut rien pour vous, n'hésitez pas à faire appel à moi".

    Kouplan, jeune réfugié iranien en Suède, sans papiers, propose ses services sur internet comme détective privé. Il est contacté par Pernilla dont la fille Julia, six ans, a été enlevée il y a près d'une semaine. Pernilla n'a pas alerté la police. Tout comme Kouplan, elle ne tient manifestement pas à ce que les autorités s'intéressent à elle. Pourquoi ? En tant que clandestin, en tout cas, Kouplan a des contacts parmi les gens qui se cachent. Il va les activer pour retrouver Julia et découvrir des agissements pas bien sympathiques.

     

     

    J'ai beaucoup apprécié ce très bon policier que je pourrais qualifier de thriller psychologique. Ici, pas de tueur psychopathe mais des truands de base qui trempent dans la traite des femmes. Cela n'empêche pas qu'il y ait du suspense, qui repose sur les secrets des personnages. Sara Lövestam affectionne les gens différents, qui n'ont pas les bons papiers : étranger, fou, queer. Elle les décrit avec bienveillance, avant tout comme des êtres humains, ce que je trouve très plaisant.

     

     

    Le dénouement est plutôt inattendu, bien amené, crédible et moralement satisfaisant. C'est une lecture positive, qui m'a fait du bien et qui m'a donné envie d'explorer plus avant l'oeuvre de cette auteure que je ne connaissais pas.

     

     

     


    votre commentaire
  •  

    Ivan Jablonka, En camping-car, SeuilDans les années 1980, à la faveur des vacances d'été, la famille Jablonka (Ivan, ses parents, son frère) accompagnée d'amis, souvent, a sillonné le bassin méditerranée à bord de son camping-car, un combi VW aménagé. Dans les années 1970 (étant de dix ans l'aînée d'Ivan Jablonka), je faisais la même chose avec mes parents, mes soeurs et frère et des amis, souvent. C'est dire si En camping-car, à la fois recueil de souvenirs et étude sociologique des vacances en itinérance, avait de quoi me séduire.

     

     

    Les parents de M. Jablonka père ont été assassinés par les nazis quand il avait trois ans, il a grandi dans des foyers pour orphelins juifs, il n'a pas eu une enfance très heureuse. Sa revanche a été de tout faire pour que ses enfants soient heureux. C'était même une obligation pour eux : "Soyez heureux !" hurle-t-il aux enfants qui viennent de lui dire qu'ils s'ennuyaient. Pendant l'année scolaire ils vivent dans un petit appartement parisien, l'été ils s'évadent sur les routes pour jouir de la liberté. "[Mon père] professait qu'un enfant n'a pas à respecter son père et, d'ailleurs, le fait de voyager, d'être quotidiennement dépaysé, était un défi à toute autorité. Lui qui avait grandi sans père, il avait choisi de garder le meilleur de la paternité".

     

    Ivan Jablonka, En camping-car, Seuil

     

    Derrière ces choix individuels, Ivan Jablonka voit aussi des choix de classe. Enfants d'ouvriers, ses parents se sont élevés par les études. Ils font partie de la bourgeoisie à diplômes, celle qui a "le pressentiment que l'essentiel, pour réussir à l'école, ne s'apprend pas à l'école." Les voyages forment la jeunesse et lui permettent de faire sienne une culture vivante.

    Cette bourgeoisie-bohême, que l'on raille souvent sous l'appellation de "bobo", l'auteur la défend en disant qu'elle est le bastion de valeurs comme "la culture, le progrès social, l'ouverture à autrui, une certaine idée du vivre-ensemble".

     

    Ivan Jablonka, En camping-car, Seuil

     

    Dans cet ouvrage, qui est aussi un hommage de l'auteur à ses parents et plus particulièrement à son père, j'ai reconnu mes souvenirs d'enfance, les choix de mes parents et un peu de ce que je suis devenue. Cette chronique se veut un hommage à mes parents et plus particulièrement à mon père. Il avait construit, à partir de plans trouvés dans le magazine Système D, des caissons qui servaient de chambres sur le toit (notre camping-car n'était pas aménagé de série comme celui des Jablonka).

     

    Ivan Jablonka, En camping-car, Seuil

     

    L'avis d'Hélène.

     

    Ivan Jablonka, En camping-car, Seuil


    6 commentaires
  •  

    Jussi Adler-Olsen, Profanation, Le livre de pocheEn 1987, un frère et une soeur ont été littéralement massacré, battus à mort dans le chalet de vacances de leurs parents. Une bande de riches fils à papa, tous élèves dans le même lycée privé huppé, déjà soupçonnés d'autres violences, a été mise en cause puis innocentée grâce à l'argent et aux relations de leurs parents. Vingt ans ont passé. L'inspecteur Carl Mørck, chef du département des "cold cases" de la police de Copenhague, s'intéresse de nouveau à ces crimes. Les jeunes blousons dorés d'autrefois sont devenus des hommes d'affaire parmi les plus influents du Danemark. C'est dire si notre héros va trouver en face de lui des gens disposant de nombreux moyens pour l'empêcher d'agir.

     

     

    De cette série j'ai lu le un, j'ai lu le trois et c'est là que je me suis aperçue que je n'avais pas lu le deux. Voilà qui est fait. Ici je retrouve ce qui m'avait accrochée dans les deux autres épisodes : des méchants très méchants et une bonne maîtrise du suspense : un vrai thriller. Mais je lis aussi en cherchant si se confirme mon impression que l'auteur véhicule des préjugés sexistes et xénophobes. Voici ce que j'ai trouvé comme éléments :

    "Torsten Florin aurait pu être pris pour un homosexuel avec ses cheveux longs et sa peau de bébé, mais il était tout ce qu'il y a de plus hétéro, elle pouvait en témoigner."

    "La pièce de séjour était vaste, mais peu chaleureuse. Visiblement, il y avait longtemps qu'elle n'avait pas bénéficié des mains expertes et de l'oeil averti d'une femme. Des assiettes portant des traces de sauce figée s'empilaient sur le buffet, des bouteilles de Coca renversées jonchaient le sol. La pièce était poussiéreuse, sale et désordonnée."

    "Elle avait tout de suite compris qu'elle avait affaire à un véritable mâle."

    Et je vous épargne le passage insultant pour les femmes grosses qui m'a choquée.

     

     

    Est-ce que Jussi Adler-Olsen partage ces stéréotypes ou est-ce qu'il les inclut simplement parce qu'il pense que ça va amuser le lecteur ? Je ne sais pas mais l'essentiel c'est qu'en tout cas, à moi, ça me déplait et je ne suis donc pas sûre du tout de continuer la lecture de cette série.


    2 commentaires
  • Steinunn Jóhannesdóttir, L'esclave islandaise, GaïaLivre 1 :

    En 1627, un raid de Turcs barbaresques attaque les côtes de l'Islande. Les habitants qui résistent sont tués, les autres sont emmenés comme captifs à bord de trois bateaux. Hommes, femmes et enfants, 400 Islandais en tout, de Keflavik, de Grindavik, des îles Vestmann ou des fjords de l'est. C'est de cet épisode historique véridique que s'est inspirée Steinunn Jóhannesdóttir pour raconter l'histoire de Guðriður Simonardóttir, enlevée avec son fils Sölmundur âgé de quatre ans. Après un long voyage, les captifs débarquent à Alger où ils sont vendus comme esclaves. On estime qu'à l'époque les esclaves formaient 25 % de la population de cette ville de 100 000 habitants.

     

     

    Steinunn Jóhannesdóttir montre bien l'étendue du choc vécu par les captifs. Choc psychologique, bien sûr. Guðriður est arrachée à son cadre de vie habituel et à ceux qu'elle aime. Elle qui était une femme libre va subir la dure condition d'esclave. Enfin elle ignore tout de ce qu'il est advenu de son mari. A-t-il été tué ? A-t-il pu se cacher ou fuir ? A-t-il tenté de la secourir ou a-t-il avant tout pensé à lui-même ? Les questions sont nombreuses et sans réponses. Le roman suit le périple de l'héroïne et le lecteur n'en sait donc pas plus qu'elle.

    Choc thermique auquel ne survivent pas certains captifs qui meurent de maladies exotiques après leur arrivée.

    Choc culturel avec la découverte de nouvelles langues (arabe, turc, franco), d'une religion forcément hérétique puisqu'elle n'est pas celle enseignée par les pasteurs, de nouveaux modes de vie, de la ville pour ces paysans qui vivaient auparavant dans des fermes en tourbe.

     

     

    Au passage je découvre quelques éléments de l'histoire de l'Islande qui me donnent envie d'en savoir plus sur ce pays, beaucoup plus lointain pour moi que l'Algérie. Au 17° siècle elle dépendait de la couronne danoise. La distance permettait manifestement une certaine autonomie des communautés villageoises. Les pasteurs semblent constituer l'autorité principale. En théorie les commerçants danois avaient le monopole des échanges avec les îles mais on pratiquait la contrebande avec des marins britanniques. Je suis surprise de constater que Guðriður sait lire et écrire malgré son statut relativement modeste. Avantage sans doute du protestantisme sur le catholicisme : il faut pouvoir lire la Bible et les psaumes qui tiennent une grande place dans la liturgie.

     

     

    Steinunn Jóhannesdóttir, L'esclave islandaise, GaïaLivre 2 :

    La libération de Guðriður et de certains de ses compatriotes est un soulagement pour les captifs mais en même temps un nouvel arrachement. Pendant leurs années d'esclavage les Islandais ont tissé de nouveaux liens. Que découvriront-ils de retour au pays ? Ceux qu'ils ont quitté depuis si longtemps sont-ils encore en vie ? Pensent-ils encore à eux ? Les ont-ils attendus ? C'est de nouveau un saut dans l'inconnu.

     

     

    C'est une chose que j'ai appréciée dans ce roman, la capacité de l'auteure à montrer les nuances de la situation. Guðriður souhaite rentrer chez elle et en même temps elle est séduite par la civilisation raffinée qu'elle a découverte à Alger. Guðriður souhaite rester fidèle à son mari et en même temps elle est troublée par l'amitié de Brandur, esclave comme elle. Guðriður est une bonne chrétienne mais, au fond, elle se demande si ces musulmans si pieux ne prient pas le même dieu qu'elle. Steinunn Jóhannesdóttir a fait de son personnage une femme ouverte et attachante. J'ai apprécié cette lecture.

     


    2 commentaires
  •  

    J'aime bien aller à l'hôtel. On n'a besoin de s'occuper de rien. Anonyme dans un lieu inconnu on peut s'imaginer une autre vie pour une nuit ou pour quelques jours.

     

    Par la fenêtre de ma chambre d'hôtel - 3

    Hôtel Au Valéry, Sète, France

     

    Par la fenêtre de ma chambre d'hôtel - 3

    Hôtel Asterisk, Amsterdam, Pays-Bas

     

    Par la fenêtre de ma chambre d'hôtel - 3

    Hôtel Notre-Dame, Bordeaux, France

     

    Par la fenêtre de ma chambre d'hôtel - 3

    Hôtel Aragon, Perpignan, France

     

    Par la fenêtre de ma chambre d'hôtel - 3

    Hôtel Mercure, Saint-Ouen, France

     

    Par la fenêtre de ma chambre d'hôtel - 3

    Brit Hôtel, Caen, France


    2 commentaires
  • Elizabeth von Arnim, En caravane, Salvy"Si j'osais, je dirais qu'on devrait toujours avoir des allumettes, un cendrier et sa femme sous la main. En tout cas, je maintiens que l'épouse parfaite a cela de commun avec les allumettes et les cendriers qu'elle peut rester muette sans cesser d'être utile."

     

     

    Le baron allemand Otto von Ottringel et son épouse Edelgard ont décidé de prendre un mois de vacances.Par souci d'économie (Ottringel est radin) ils se joignent à un groupe de connaissances qui organise un séjour dans le sud de l'Angleterre, en caravane -des roulottes en fait, tirées par des chevaux. Nous sommes à la fin du 19° siècle ou au début du 20°, après la guerre de 1870 et avant celle de 1914.

     

     

    Otto von Ottringel est le narrateur. Il rédige à posteriori le récit de cette expérience qu'il a peu appréciée. Nous découvrons un personnage nationaliste, antisémite, sexiste, tire-au-flanc, pontifiant et imbu de lui-même. Et ridicule avec ça car, toujours persuadé de sa supériorité, il analyse tout à son avantage : quand son interlocuteur, confondu par sa bêtise, ne sait quoi lui répondre, il en conclut qu'il l'a convaincu par ses arguments. Il raconte les situations mais il les mésinterprète. Edelgard, au contact de femmes plus émancipées, ouvre les yeux sur son mari et commence à lui tenir tête. C'est assez drôle et fait habilement de la part de l'auteure.

     

     

    Ce que j'ai apprécié aussi c'est la description des "joies du camping" -même si Otto ne s'y laisse guère aller. Comme ses personnages, Elizabeth von Arnim avait voyagé en caravane et je retrouve des souvenirs partagés, moi qui ai souvent voyagé en combi VW avec mes parents quand j'étais enfant puis en camping itinérant avec mes propres enfants. Il est question de pommes de terre qui mettent plus d'une heure à cuire et qui sont encore bien fermes à l'intérieur ; de tables et chaises de camping installées de guingois sur un sol inégal ; du plaisir qu'il y a à décider qu'on va rester un jour de plus que prévu à l'étape ou que finalement, tant pis pour les pommes de terre, on va aller manger au restaurant. Ces détails qui ont le goût du vécu me réjouissent.

     

    Elizabeth von Arnim, En caravane, Salvy 

    "Joies du camping"

    L'avis de Keisha.

     


    2 commentaires
  • Andreï Makine, L'archipel d'une autre vie, PointsTout à fait à l'est de l'URSS, non loin du Pacifique, dans la vallée de l'Amgoun, un groupe de cinq hommes (quatre soldats et un commissaire politique) poursuit un évadé du goulag. Au bout de quelques jours une sorte d'entente tacite s'installe entre le poursuivi et ses chasseurs : chacun adopte une vitesse qui permet de maintenir toujours peu ou prou la même distance entre eux. Nous sommes en 1953, les soldats sont des anciens combattants de la seconde guerre mondiale, marqués par les violences dont ils ont été les témoins ou les auteurs et cette vie au contact de la nature sauvage de la taïga les aide à digérer leurs traumatismes. Cependant ce ne sont pas tout à fait des vacances non plus car il y a un commissaire politique qui veut du résultat.

     

     

    A la fin du roman il est aussi question d'un couple qui quitte la civilisation pour aller vivre seul sur une île battue par les flots de l'archipel des Chantars où la saison sans neige commence au mois de juin et se termine en août. Ce choix de vie nous est présenté comme le seul qui vaille vraiment : "A cet instant de ma jeunesse, le verbe "vivre" a changé de sens. Il exprimait désormais le destin de ceux qui avaient réussi à atteindre la mer des Chantars. Pour toutes les autres manières d'apparaître ici-bas, "exister" allait me suffire."

     

     

    Je ne partage pas du tout cette vision très romantique qu'à Andreï Makine de la nature, de l'existence et de l'amour avec d'un côté les purs qui ne font aucune concession au monde dans lequel ils vivent (ou dont ils se retranchent), la femme aimée avec un grand F, mise sur un piédestal, et de l'autre la masse et ses compromissions, les femmes qui se vendent et qui trompent. Il me semble au contraire qu'entre les deux il y a de la place pour de nombreuses nuances. Mais je reconnais aussi que je n'ai jamais vu la mer des Chantars. J'ai apprécié néanmoins la description des paysages.

     

    Andreï Makine, L'archipel d'une autre vie, Points

    L'Amgoun.

     

    L'avis de Gambadou, beaucoup plus positif que le mien.

     


    2 commentaires
  • Rudolf Brazda (1913-2011) est né en Allemagne de parents Tchèques. Condamné en 1937 pour homosexualité il est expulsé d'Allemagne et choisit de s'installer en Tchécoslovaquie. Après l'annexion du pays par les nazis il est de nouveau condamné et envoyé au camp de concentration de Buchenwald en août 1942. Affecté d'abord à la carrière de pierre du camp, où le travail est particulièrement dur, Rudolf doit ensuite à son métier de couvreur de se retrouver dans un kommando bâtiment, moins rude. Il y fait la connaissance de Fernand Beinert, originaire d'Alsace et communiste comme lui avec qui il se lie d'amitié. Il y a une solidarité entre les détenus communistes qui fait partie des éléments qui ont permis à Rudolf de survivre. Après la libération de Buchenwald, Rudolf suit Fernand en Alsace, où il se fixe.

     

     

    Jean-Luc Schwab est délégué régional en Alsace de l'association Les oublié-e-s de la mémoire qui oeuvre pour la connaissance et la reconnaissance de la déportation pour motif d'homosexualité. Il a fait la connaissance de Rudolf en 2008 après avoir lu un article sur lui dans la presse locale. A partir de ce moment là ils se sont rencontrés régulièrement et ils ont voyagé ensemble sur les anciens lieux de vie et de déportation de Rudolf. L'auteur a croisé les entretiens qu'ils ont eu avec des témoignages d'autres personnes et des recherches dans les archives allemandes, tchèques et françaises.

     

     

    J'ai apprécié de découvrir la vie insouciante de Rudolf avant son arrestation, dans une petite communauté homosexuelle qui ne se cache pas vraiment malgré les nazis et la délation. J'ai appris des choses sur le fonctionnement du camp de Buchenwald -je crois bien que je n'avais jamais rien lu sur ce camp. Les déportés pour homosexualité y ont toujours été minoritaires (moins de 1 %). Ils sont 75 à la fin de l'année 1942, 189 fin 1944. On estime aujourd'hui qu'en tout 10 000 personnes ont été déportées pour homosexualité dont 40 % seulement ont survécu, un chiffre qui correspond au taux de survie global des déportés en camps de concentration.

     


    2 commentaires
  • "Kol bo'eho lo yechouvoun -Celui qui va vers elle ne revient pas." Tels sont les mots de la Bible envers la femme adultère. Tels sont ceux du Talmud envers l'hérésie".

    Shulem Deen est né en 1974 dans une communauté hassidique de l'état de New-York, des Juifs ultra-orthodoxes. A l'adolescence il fait le choix d'intégrer la communauté skver, une des plus extrêmes et des plus isolées des Etats-Unis.

     

     

    Dans la ville de New Square, fondée dans les années 1950 sur le modèle d'un shtetl par un rebbe venu d'Ukraine, les Skver vivent entre eux et se marient entre eux. Ils parlent le yiddish (certains ne maîtrisent pas l'anglais), l'éducation -surtout celle des garçons- est uniquement centrée sur la religion, ils portent des habits traditionnels, la radio et la télévision sont interdites. Tout ceci tient grâce à la peur, peur de Dieu, du rabbin et des maîtres qui frappent leurs élèves, du qu'en dira-t-on, et les coupe de ce qui n'est pas leur communauté. En France on dirait que c'est une secte.

    Hommes et femmes sont concernés par des interdits spécifiques mais je découvre avec surprise que ceux-ci sont plus nombreux pour les garçons. Les filles sont par exemple autorisées à étudier la littérature anglo-saxonne, l'histoire et même un peu d'art et de sciences.

     

     

    Shulem Deen s'est marié à 18 ans avec une femme qu'il ne connaissait pas. Même la vie intime du couple est régie par des règles religieuses : "Nous accomplissions la mitsvah [commandement] tous les mardis et vendredis soirs après minuit, exactement comme on m'avait dit de le faire, en veillant à la "sainteté" et à la "pureté" de nos actes ; nous récitions les prières requises ; nous tendions une couverture en travers de la fenêtre ; nous évoquions la vie de certains Justes ; nous échangions deux baisers sur la bouche ; puis nous le faisions rapidement, "comme sous la menace d'un démon" -la puissance de cette expression suffisant effectivement à priver l'acte lui-même de toute charge érotique."

    Malgré cela le couple fait connaissance, s'apprivoise et Shulem commence à ressentir de la tendresse et parfois même de l'amour pour sa femme. C'est cependant à la naissance de son premier enfant qu'il découvre vraiment ce qu'est l'amour.

     

    Shulem Deen, Celui qui va vers elle ne revient pas, Globe

    A New Square

     

    Mais il arrive aussi à Shulem Deen de se poser des questions sur ses choix de vie (il traverse une phase de doute au moment de son mariage) et sur le monde qui l'entoure. Une nuit, après avoir longtemps hésité, il se décide à écouter la radio. A partir de cette première transgression, toutes les barrières vont tomber petit à petit : Shulem fréquente une médiathèque, il achète un ordinateur, se connecte à internet et échange avec des inconnus puis tient un blog. Enfin, il achète un poste de télévision ! Il s'aperçoit que sa foi le quitte et que plus il cherche à la retenir, plus elle s'éloigne. Les offices du samedi matin qui lui semblaient si chaleureux l'ennuient maintenant. Cette évolution est un véritable traumatisme pour lui : "Plus rude encore fut la découverte du champ de ruines que laissait ma foi en partant. Je devais ériger par moi-même un nouveau système de valeurs -mais comment ? Quand ce en quoi vous avez toujours cru se voit remis en question, quelles sont les valeurs que vous conservez et celles que vous jetez par dessus bord ? Comment démêler le vrai du faux, le juste et l'injuste quand vous n'êtes plus guidé par la volonté de Dieu ? Et surtout, si nous ne sommes que le fruit d'une rencontre accidentelle entre un peu de matière et d'énergie, sans autre objectif que la satisfaction immédiate de nos besoins vitaux, quel sens donner à notre existence ?"

     

     

    Shulem Deen a quitté la communauté skver. Il a été accusé d'hérésie, exclu et obligé de quitter New Square. Son mariage n'y a pas survécu. Il a divorcé. Dans un premier temps il a continué à voir ses cinq enfants toutes les semaines puis ceux-ci ont été repris en main par leur entourage et les aînées ont refusé de le voir. Aujourd'hui il ne voit plus les plus jeunes que six fois par an et en souffre beaucoup. Dans ces moments très difficiles d'adaptation à un nouveau monde dont il ne maîtrise aucun code il a été soutenu par une association qui aide les Juifs hassidiques qui le souhaitent à quitter leur communauté et dans laquelle il s'est investi.

     

    Shulem Deen, Celui qui va vers elle ne revient pas, Globe

    Shulem Deen

     

    J'ai été fascinée par la découverte des conditions de vie de cette communauté repliée sur elle-même et dont je n'ai dit qu'un peu ici. Du coup j'ai voulu en savoir plus sur le hassidisme et je me suis tournée vers Une histoire des Juifs de Pologne qui contient un chapitre sur le sujet. Le hassidisme est né en Pologne au milieu du 18° siècle. C'est un mouvement mystique d'origine populaire qui recherche "un accès à Dieu sans le recours à une hiérarchie, sans le barrage que les érudits ou maîtres à penser avaient sciemment établi". Shulem Deen montre bien comment ce mouvement s'est sclérosé au 20° siècle : "En vérité, à l'exception d'un petit bataillon de mystiques et de quelques survivances de pratiques anciennes -dévouement au rebbe et manifestations collectives accompagnées de chants et de danses-, les hassidim du XX° siècle paraissent bien loin du mysticisme, de l'extase, de la mélancolie et de la joie du Baal Shem Tov [fondateur du mouvement] et de ses disciples. Ils semblent au contraire avoir régressé vers l'autoritarisme et l'inflexibilité et l'inflexibilité auxquels le hassidisme avait pourtant cherché à mettre fin."

     

     

    Je ne peux que saluer le courage de l'auteur qui a réussi à s'extraire de ce milieu étouffant et qui cependant réussit à en parler sans aigreur. J'ai trouvé passionnant cet ouvrage qui est en plus fort bien écrit.

     

     

    Les avis de KeishaDominique et Gambadou.

     


    2 commentaires


    Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
    Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique